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AUTRICHE

AUTRICHE

By on Mai 5, 2014 in Interviews | 0 comments

L’AUTRICHE ET L’EUROPE

VUES PAR:

OLIVER RATHKOLB

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Interview Oliver Rathkolb Off

Louis et Victor aux côtés de l’historien autrichien Oliver Rathkolb

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Oliver Rathkolb est un historien et unprofesseur d’histoire autrichien. Il enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de Vienne, et à la Maison de l’Histoire de l’Europe en Autriche.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

1867 est une date fondamentale, qui ne se trouve pourtant pas dans les livres d’Histoire. C’est la date de la mise en place de la Constitution la plus importante de l’histoire autrichienne. C’est un évènement fondateur de la future société autrichienne. Le Compromis austro-hongrois de 1867 établit la double monarchie de l’Autriche-Hongrie, et remplace l’empire des Habsbourg. Il est signé par l’empereur François-Joseph d’Autriche et une délégation hongroise, dirigée par l’homme d’État Ferenc Deák. Cette date est importante car elle a impulsé une première forme de mondialisation, avec une économie ouverte au développement avec des centres comme Vienne, Prague ou encore Budapest.

Ensuite, il faut citer 1914 et le début de la Première guerre Mondiale. Mais c’est surtout l’année 1918 qui a été un désastre pour l’Autriche et la Hongrie. Cela entraine l’établissement de la République. La décision du sort de l’Autriche a été scellée en 1920, par le traité de Saint-Germain, relié au traité de Versailles pour l’Allemagne.

Puis le 4 mars 1933, le gouvernement déclare que le parlement s’est autodissout: le président du parlement, qui n’a pas le droit de prendre part aux votes, démissionne pour pouvoir apporter sa voix à son camp ; le premier vice-président fait de même, ainsi que le deuxième. Le chancelier du Parti social chrétien Dollfuß a déclaré que le Parlement s’était autodissout, alors que c’était faux, il comptait en profiter pour établir un régime autoritaire, qui s’est terminé avec deux guerres civiles. D’abord en 1934, contre les socio-démocrates. Ensuite les nazis ont tenté de prendre le pouvoir en Autriche, et Dollfuß fut tué dans la chancellerie.

1938 fut une autre date très importante car l’Allemagne prit le contrôle de l’Autriche. En 1936, le gouvernement autoritaire avait conclut un accord informel avec l’Allemagne nazie. Cela a contribué à ouvrir la voie à l’Anschluss de 1938, qui fut un désastre, non seulement pour l’Autriche mais pour toute l’Europe centrale, car ce fut une des dernières étapes qui a menée vers la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, avec les accords de Munich, la Tchécoslovaquie fut détruite. L’Anschluss puis la destruction de la Tchécoslovaquie furent les deux dernières étapes dont Hitler avait besoin pour étendre son pouvoir, et asseoir son expansionnisme en Europe.

Par la suite, 1945 fut également une date décisive pour l’Autriche et un exemple parfait pour illustrer à quel point une société peut considérer l’importance d’un événement de différentes manières. En effet, les Autrichiens, depuis les années 1990, ne considèrent pas véritablement 1945 comme une libération. La destruction du régime nazi et la fin de la guerre furent bien accueillies ; mais cela a entrainé une occupation des forces Alliées, et notamment de l’Armée rouge. Cette ambivalence de vision sur 1945 est typique de la société autrichienne. Encore aujourd’hui, si vous faites un sondage pour savoir si les Autrichiens voient dans cet évènement une libération ou non, vous n’obtiendrez probablement pas une majorité.

La signature du traité d’Etat autrichien et la loi constitutionnelle pour la neutralité autrichienne par le conseil national le 26 octobre 1955 sont des éléments essentiels de notre histoire nationale. Pour la première fois, l’Autriche eut une doctrine d’état : la neutralité. C’est quelque chose qui est différent de l’Allemagne de l’Est comme de l’Ouest. Depuis les années 1960, ce fut utilisé pour définir une forme d’identité nationale. La neutralité, puis le succès de l’Etat-providence des années 1960 et 1970 ont permis de créer une identité. Encore aujourd’hui, les Autrichiens restent très attachés à cette idée de neutralité, et ils ne sont donc pas préparés à rejoindre l’OTAN par exemple.

Ensuite, la période entre 1966 et 1983 voit naitre le gouvernement à Parti unique. Jusqu’à 1966, l’Autriche avait toujours connu de grandes coalitions entre deux partis majeurs, le Parti Populaire et les Conservateurs contre les Socio-démocrates et le Parti Travailliste. En 1966, seul le Parti Populaire fut élu ; puis en 1970, les Socio-démocrates prennent le pouvoir sans coalition. Durant cette période, on a assisté à la renaissance les partenaires sociaux autrichiens, qui existaient déjà dans les années 1950. Il y eut donc des coopérations et négociations politiques informelles entre les représentants syndicats et les représentants industriels. Il y avait une tentative d’éviter les grèves, et de régler les problèmes en dehors du Parlement.

Durant cette période, la société autrichienne a été de plus en plus critique vis-à-vis de la collaboration avec le National-socialisme, ainsi que l’extermination de la communauté juive autrichienne et européenne. C’est un sujet très important pour la société autrichienne, qui, après 1945, s’est considérée comme faisant partie des victimes à cause du grand nombre d’autrichiens déportés dans les camps, alors qu’ils étaient aussi responsables de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. La vision selon laquelle toute la responsabilité incombait à l’Allemagne a changé durant les années 1980.

En 1994 et 1995, on a réalisé un référendum pour savoir si l’Autriche devait rejoindre l’Union Européenne. Mais cette date de l’adhésion n’est pas véritablement importante pour les autrichiens, qui avaient tiré profit de la Guerre Froide, en tant que zone neutre. Dans les années 1970, l’Autriche était devenu une zone de rencontre entre l’Est et l’ouest. L’Autriche s’est donc internationalisée. Mais après l’adhésion à l’Union européenne, le pays a perdu son statut. D’un point de vue économique, ce fut une aubaine au départ, car les banques et les entreprises autrichiennes ont bénéficié des échanges avec la Hongrie, la Roumanie ou l’ex-Yougoslavie… C’est devenu un problème pour l’économie autrichienne après la crise 2008, notamment à cause des remboursements de prêts. Aujourd’hui c’est un fardeau économique pour ces banques et ces entreprises.

C’est pour cela que finalement les Autrichiens n’attachent pas beaucoup d’importance à la date de 1989, et qu’ils ne sont pas pleinement satisfaits de leur adhésion à l’Europe. De plus, d’un point de vue identitaire, ils restent en marge de l’Europe. Il y a donc un euroscepticisme fort en Autriche, comme dans beaucoup d’autres pays de cette région du reste.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

Je commencerais par citer Mozart, ce compositeur autrichien stupéfiant, considéré comme un des plus grands génies de la musique, et qui incarnait véritablement l’esprit des Lumières.

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Mozart

Mozart

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Pour la période précédant la Première Guerre Mondiale, il faut citer le psychanalyste Sigmund Freud, la psychanalyse étant un pur produit de l’empire austro-hongrois, qui était d’une part très autoritaire, et de l’autre très favorable aux innovations.

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Sigmund Freud

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Il faut citer bien sûr Marie-Thérèse d’Autriche, cette impératrice qui a essayé d’unifier l’empire malgré les pressions de la Prusse. D’un point de vue intellectuel, son fils Joseph II a joué un rôle plus important mais c’est elle qui reste l’icône la plus populaire dans l’opinion.

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Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche

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Ensuite, mis à part le fait qu’il n’a pas eu beaucoup de réussite, je dirai François-Joseph, le dernier grand empereur jusqu’à 1916. C’était le dernier symbole d’unité entre les différentes nationalités de l’empire austro-hongrois. Il était considéré comme faible et autoritaire mais c’était une figure pour la communauté juive de l’Empire qui voyait en lui un protecteur contre les pogroms et l’antisémitisme.

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François-Joseph

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Ensuite dans les années 1970, il y avait le chancelier Bruno Kreisky, ce socio-démocrate qui avait des origines juives, qui fut emprisonné par la gestapo nazie, et en exil entre 1938 et 1941. Vu le climat d’antisémitisme et les épreuves qu’il a enduré, il était un chancelier très méritant. C’est lui qui a véritablement utilisé la neutralité autrichienne pour jouer un rôle d’interface entre l’Est et l’Ouest, qui s’est investit dans le conflit au Moyen-Orient en réhabilitant les Palestiniens dans les négociations, bien avant les accords d’Oslo.

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Bruno Kreisky

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III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Les deux guerres mondiales du XXème siècle doivent être citées. Elles sont très importantes pour l’histoire autrichienne. Elles ont changé définitivement la perception du monde la société autrichienne, car elles ont fait disparaitre l’idée selon laquelle on pouvait résoudre des problèmes avec un conflit armé. Dans les années 1910, l’idée de la guerre contre la Serbie était très populaire et ne rencontrait quasiment pas d’opposition pacifiste. A la fin des années 1930, l’accueil enthousiaste de l’Anschluss et d’Hitler correspond à ce schéma. Durant la guerre, les Autrichiens se montrent d’ailleurs très loyal envers l’armée allemande. Le fait de faire partie du camp des perdants lors de ces deux guerres mondiales a fortement affecté l’Autriche et ses habitants.

C’est aussi la raison pour laquelle les Autrichiens attachent autant d’importance à leur neutralité aujourd’hui. Cela met en valeur l’importance de la Guerre Froide et du rôle joué par l’Autriche durant cette période. Finalement, l’intégration à l’espace européen n’est pas si importante pour les Autrichiens. C’est une attitude étrange d’un point de vue politique, mais c’est lié au fait que l’Autriche a très bien tiré parti de sa position pendant la Guerre Froide. Il faudra sans doute attendre une ou deux génération pour que les Autrichiens trouvent vraiment leur place au sein de l’Union Européenne.

Il est intéressant d’observer que l’augmentation de l’immigration dans la société autrichienne durant les années 1990 a entrainé, au sein de la jeune génération, la naissance d’un lien très fort avec l’Europe. Pour ceux dont les parents viennent de l’ancienne Yougoslavie par exemple, ou de Turquie, l’Europe et l’identité européenne apparaissent comme une solution au conflit entre l’identité autrichienne et celle de leurs parents ou grands-parents. L’identité européenne et l’identification à l’Europe résultent très souvent des migrations, c’est ce que nous ont montré de nombreuses recherches que nous avons menées.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

C’est une question délicate. Je dirais qu’entre 1945 et 1965, les débuts de la construction européenne ne concernaient pas du tout la société autrichienne. La Guerre Froide faisait que les Nations Unies et l’opposition globale entre l’Ouest et l’Est paraissaient beaucoup plus importantes que la question européenne en Autriche. La première vague d’intérêt pour la question européenne en Autriche date de la toute fin des années 1950, avec l’idée de la création d’un marché économique.

L’Europe a longtemps parut très lointaine aux Autrichiens, ou en tout cas pas aussi importante que les enjeux de la Guerre Froide. Je dirais qu’il a fallu attendre la moitié des années 1980, et le lancement d’une vague plus forte d’interrogations politiques et économiques sur l’Europe, pour que cette question prenne de la place dans le débat public ici. Une plus jeune génération d’Autrichiens s’est alors sentie concernée par ce problème ; ce qui explique la grande réussite du référendum pour l’intégration en 1994. Néanmoins, les Autrichiens manquent d’expérience européenne, contrairement à la France, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Allemagne de l’ouest. L’identité autrichienne est une identité encore très jeune, car elle a longtemps été dominée par l’identité allemande. Cela a changé tout au long de la deuxième moitié du XXème siècle.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

Je pense, malheureusement, que le rôle de l’Autriche est très limité. C’est tout à fait différent du rôle du pays pendant les années 1970-1980, dans un contexte mondial. Les Autrichiens ne sont pas capables de créer des relations suffisamment fortes au Parlement Européen pour faire entendre leur voix et peser dans les débats sur l’avenir de l’Union Européenne.

Par exemple, je pense que quand le premier débat à propos de l’élargissement de l’Union Européenne a commencé, les Autrichiens auraient du prendre la tête des discussions. Ils auraient du être un médiateur honnête et objectif entre l’Union Européenne et leurs voisins fraichement libérés de la domination de l’URSS, que ce soit la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie ou la Slovénie. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Les Autrichiens n’étaient pas très favorables à cet élargissement. Un discours très xénophobe, opposé aux migrations, s’est développés dans la politique nationale durant les années 1990.

Je dirais que les Autrichiens ne jouent pas un rôle suffisant à l’heure actuelle au sein de l’Union Européenne. Le parlement européen est trop loin pour les Autrichiens, comme le prouve le désintérêt pour les élections à venir.

 

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