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BELGIQUE

BELGIQUE

By on Juil 7, 2014 in Interviews | 0 comments

LA BELGIQUE ET L’EUROPE

VUES PAR:

DAVID ENGELS

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L’historien belge David Engels

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David Engels est un historien et un professeur d’histoire belge, il est titulaire de la chaire d’histoire romaine à l’Université Libre de Bruxelles. Il est aussi diplômé en histoire, philosophie et en sciences économiques à l’Université technique de Rhénanie-Westphalie à Aix-la-Chapelle. 

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

C’est une question délicate, car la Belgique est un cas un peu particulier. L’idée même de la définir comme un « pays » au sens propre n’est pas évidente. Le premier évènement qui me viendrait à l’esprit illustre d’ailleurs parfaitement ce problème, puisqu’il s’agit évidemment de la création quasi « ex nihilo » de la Belgique en 1830 et dans les années suivantes. Cet acte était au départ motivé par un sentiment religieux catholique opposé au protestantisme des Pays-Bas protestants. Mais avec le déclin du christianisme partout en Europe, il est devenu de plus en plus difficile de distinguer ce qui unit véritablement la Belgique d’aujourd’hui.

Ma position au sein de la Belgique est d’ailleurs un peu singulière car j’appartiens à la petite minorité des Belges germanophones, qui comptent près de 70 000 personnes. Cette minorité ne fait partie du pays que depuis le traité de Versailles, ce qui montre un peu plus le caractère assez artificiel de l’État-Nation belge actuel. Si vous demandez à un Wallon et à un Flamand ce qui les unit, à part le fait de vivre à l’intérieur de frontières communes, ils auront beaucoup de mal à trouver une réponse rapide et simple. Certes, Bruxelles joue un rôle important qu’il ne faut pas négliger en tant que capitale économique et institutionnelle du pays. Mais cela n’est pas suffisant pour unir véritablement des populations aussi variées, d’autant plus que l’attachement commun à Bruxelles repose surtout sur le refus de laisser la ville à l’autre. On peut aussi citer quelques traditions gastronomiques ou le fameux esprit de compromis des Belges, mais il s’agit là plutôt d’un Ersatz d’identité qui n’a rien à voir, par exemple, avec la force de cohésion de l’identité française qui se décline par le partage de la langue et d’une histoire millénaire…

Évidemment, on a essayé, en Belgique, de recréer une histoire antérieure à 1830 en tentant de remonter même jusqu’aux fameux « Belges » de l’époque romaine et dont l’appellation a été à l’origine de la désignation moderne de la région. On a ainsi voulu démontrer une unité ethnique des « Belges » à travers toute l’histoire de leurs divers territoires, pour faire apparaître la disparité linguistique actuelle comme un évènement relativement superficiel. Mais ces constructions pseudo-nationalistes datant du XIXème siècle ne sont guère tenables aujourd’hui. Les Belges qu’évoque par exemple Jules César ne sont en réalité qu’une construction historiographique des plus douteuses, et les tentatives de les projeter dans l’époque médiévale et moderne ont cessé de convaincre.

Cependant, on peut tout de même citer des traumatismes communs, comme l’expérience commune de la Première Guerre mondiale qui a violemment touché la population belge dans son ensemble. De surcroît, les différentes réformes de l’Etat, le fédéralisme propre à la Belgique ont créé un mouvement de déconstruction de l’Etat belge qui affecte toute la population et constitue donc un « vécu » commun.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

On se retrouve, avec cette deuxième question, confronté au même problème que pour la première. Si on projette l’espace actuellement occupé par le territoire belge dans le passé, on peut évoquer Charles Quint, qui séjournait fréquemment en Belgique. Mais je doute que l’on puise le caractériser comme « Belge ».

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Charles Quint

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On peut aussi parler de Charlemagne qui serait même né dans la région de Liège. Mais une telle conception du passé des « Belges » reposerait sur une conception totalement anachronique de l’histoire, car il ne s’agissait pas encore de la Belgique à proprement parler à cette époque. 

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Portrait imaginaire de Charlemagne, par Albrecht Dürer 

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Si on restreint, maintenant, les personnages décisifs de la Belgique à la courte histoire politique réelle de notre pays depuis 1830, on pourrait certainement évoquer Léopold II dont la politique édilitaire a fortement marqué le patrimoine du pays, et dont le règne est associé à une certaine prospérité économique. Mais avec sa politique autoritaire et sa gestion désastreuse du Congo, on ne peut guère le considérer comme un personnage très positif…

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Léopold II

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On pourrait parler aussi d’Albert Ier, le « roi soldat », qui est devenu un symbole – probablement de moins en moins évocateur au XXIème siècle – de la Belgique « martyre » et de sa résistance commune face à l’ennemi. Mais au delà de ces personnages d’un passé de plus en plus lointain, il est extrêmement difficile de déceler des hommes politiques modernes qui pourraient être considérés comme véritables symboles de la Belgique actuelle, notamment parce que le système fédéralisé rend difficile, voire impossible la mise en avant des responsables ou des membres d’un gouvernement. Les Belges n’ont pas de noms qui font l’unanimité comme les Français, qui répondraient Napoléon ou Louis XIV sans hésiter une seconde…

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Albert Ier

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III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

L’évènement de l’histoire européenne récente qui a certainement changé fondamentalement l’histoire de la Belgique, c’est la décision des différentes institutions de l’Union Européenne de s’installer à Bruxelles. Ce fut un évènement historique décisif pour le pays, qui a fait connaître Bruxelles et la Belgique dans le monde entier. Cela a sans doute aussi profondément modelé la relation qu’ont les Belges face aux institutions européennes. Pour nous, quand on parle de l’Europe, de Bruxelles, il ne s’agit pas d’un autre pays ; les décisions sont prises « près de chez nous », et l’apport économique au moins à Bruxelles est tel que la Belgique ne se prononcerait jamais en défaveur de l’Union européenne…

Ainsi, je présume que si la Belgique n’est pas encore totalement scindée, malgré la montée en puissance de partis politiques voulant la séparation, c’est grâce à ce rôle accordé à Bruxelles. Il faut bien se rappeler qu’il y a une cinquantaine d’années encore, cette ville était une capitale assez secondaire en Europe, sans grande renommée. Aujourd’hui, c’est le centre politique d’un demi-millard de personnes et donc un véritable enjeu : ni les Flamands ni les Wallons n’accepteraient jamais de laisser la capitale de l’Europe à l’autre communauté linguistique, d’autant plus que la ville est, certes, majoritairement peuplé de Belges francophones, mais se situe en plein territoire flamand.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Cette perception a beaucoup changé. Les Belges ont longtemps conservé un bilinguisme rudimentaire (français-néerlandais) qui a engendré un certain cosmopolitisme et donc une aptitude à se mettre dans la peau d’autres nations européennes. Vu que les mentalités germaniques et romanes co-existent depuis longtemps sur le territoire belge, le pays pourrait même être considéré comme une sorte de laboratoire de l’Europe. De ce fait, on se sent plus proche, je pense, de l’Union Européenne en Belgique qu’en Grèce ou en Grande-Bretagne. De même, les prises de décisions de Bruxelles paraissent moins lointaines et déshumanisées ici que dans d’autres pays.

Mais depuis la crise économique actuelle, la Belgique rejoint graduellement les rangs des autres pays européens, et on assiste au développement d’une vision de plus en plus critique de l’Union Européenne et de son manque de transparence. En Belgique tout comme ailleurs, on a de plus en plus l’impression que l’Europe échappe aux citoyens, qu’elle se construit au-delà des niveaux institutionnels que le citoyen croit pouvoir contrôler par son vote … L’euroscepticisme devient de plus en plus fort dans le pays. Néanmoins, insistons sur le fait que cette vision sceptique ne concerne pas le projet de construction européenne en tant que tel ; mais plutôt la manière dont fonctionne actuellement l’Union Européenne. Les Belges restent profondément acquis à la nécessité d’unir l’Europe, et ne serait-ce en raison de leur position géographique qui les porte inévitablement vers une certaine ouverture internationale.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

L’image de la Belgique au sein de l’Union Européenne est singulière. En effet, tout le monde connaît Bruxelles, mais qui connaît vraiment la Belgique ? La plupart des Européens savent que Bruxelles est la capitale de la Belgique, connaissent Bruges et la réputation des bières belges ou du chocolat… mais c’est à peu près tout. Outre en France, il n’existe pas vraiment de stéréotypes pour décrire « le Belge en tant que tel » en Europe. Beaucoup de gens ne savent même pas que les Wallons parlent français et que les Flamands parlent le néerlandais, mais confondent les deux ou estiment même que les Flamands constituent une petite minorité opprimée, alors qu’ils représentent la majorité des citoyens. Le pays souffre clairement d’un problème d’image qui découle de son manque d’identité nationale qui semble (à raison) beaucoup plus difficile à cerner que celle de l’Italien, du Français ou de l’Allemand.

Le rôle de la Belgique est à la fois très important et très risqué, car c’est elle qui abrite le siège de la plupart des institutions qui prennent les décisions au sein de l’Union Européenne. Je crois qu’il y a un risque réel que les nombreux problèmes politiques inhérents au fédéralisme belge affectent, à la longue, le travail du personnel des institutions européennes, d’autant plus qu’une partie non-négligeable des fonctionnaires européens est recrutée en Belgique. L’habitude du « compromis à la Belge », certes nécessaire pour assurer la survie de la Belgique, risque sans doute de contaminer aussi le fonctionnement de l’Union européenne. Ainsi, je pense très sincèrement que l’Union Européenne aurait connu un développement très différent si elle avait été installée à Marseille ou à Hambourg. Contrairement à ce que l’on peut croire, il ne s’agit pas d’un OVNI sans lien aucun avec le territoire sur lequel elle est installée. Il me semble que les tensions communautaires qui minent la Belgique et la tendance du pays au bricolage institutionnel risquent d’exercer une influence sur l’Union Européenne et ses nombreuses instances qui n’est guère positive, surtout en temps de crise, quand il s’agit d’être efficace et de se projeter dans la longue durée…

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