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ESPAGNE

ESPAGNE

By on Mar 8, 2014 in Interviews | 0 comments

L’ESPAGNE ET L’EUROPE

VUES PAR:

JUAN PAN-MONTOJO

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Interview site PAn-Montojo

Louis et Victor aux côtés de l’historien espagnol, Juan Pan-Montojo 

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Juan Pan-Montojo est un historien espagnol, qui est aussi professeur d’histoire contemporaine à l’Université Autonome de Madrid. Il est docteur de l’Université Autonome de Madrid. Il a été secrétaire adjoint de l’Association d’Histoire économique espagnole. Il est notamment diplômé de la London School of Economics and Political Science, de la  New School for Social Research à New York et de la Alexander Universität Erlangende Neremberg.

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Interview publiée en partenariat avec 

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      I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Il est difficile d’apporter une réponse précise, en effet, il n’y a pas d’enquêtes d’opinion sur les évènements les plus importants de l’histoire de l’Espagne. Je dirais que pour l’ensemble du pays, c’est avant tout la Guerre civile, car la mémoire historique est courte. Mais les mémoires ne sont pas les mêmes dans les différentes parties du pays, car il y a d’autres imaginaires nationaux, d’autres visions du passé. Le régionalisme, en général, utilise beaucoup le passé comme un argument.

La Catalogne accorde par exemple, une grande importance à la rébellion du XVIIème siècle ou à la Guerre de Sécession, cette lutte dynastique entre les bourbons et les Habsbourg au XVIIIème siècle. Ces évènements sont essentiels dans le discours nationaliste catalan. Le Pays Basque met en avant les guerres carlistes du XIXème siècle (1). Quand les Basques ont voulu rompre leur pacte avec la monarchie, les carlistes les ont considérés comme des nationalistes avant la lettre… Dans d’autres parties du territoire espagnol, il y a encore d’autres évènements qui sont considérés comme majeurs. En Andalousie, on insiste sur la présence des Arabes en Espagne ; en Galice, on considère que la guerre civile à la fin du XVème siècle, durant laquelle une grande partie des nobles galiciens avait choisi le parti de la monarchie portugaise et donc de la défaite, correspond à la fin de l’autonomie régionale.

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La Cincomarzada (1838) Guerre Carliste

La Première Guerre Carliste 

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Il y a donc plusieurs histoires régionales très différentes qui composent l’histoire nationale en Espagne. Les évènements qui concernent l’ensemble du pays pourraient se réduire à la guerre d’indépendance espagnole contre Napoléon et à la guerre civile du XXème siècle. 

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El_dos_de_mayo_de_1808_en_Madrid Guerre d'indépendance1

 El dos de mayo de 1808 en Madrid du peintre espagnol Francisco Goya, symbole de la guerre d’Indépendance

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  II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

Il y a eu un concours télévisé dont le but était de déterminer qui étaient les grands personnages de l’histoire espagnole. Le premier c’est Juan Carlos, le roi d’Espagne actuel, puis vient l’écrivain Cervantès. On trouvait aussi, entre autre, le scientifique Santiago Ramón y Cajal (2) qui avait reçu le prix Nobel en 1906, la Reine Sofia et le prince Philippe. Il est intéressant d’observer qu’il s’agit de contemporains, à l’exception de Cervantès et Ramón y Cajal. Evidemment les rois catholiques, célébrés par les manuels scolaires comme acteurs de l’unification espagnole, apparaissent dans ce classement. Tout cela montre que l’histoire est une chose qui a créé des divisons entre les Espagnols, notamment en raison de la distinction entre la mémoire nationale et régionale.  C’est pour cela qu’on a essayé de créer un passé commun à tous grâce à la science et à culture.

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CervantesMiguel de Cervantes 

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Santiago Ramón y Cajal

Santiago Ramon y Cajal

C’est toujours le même problème : en appeler à un personnage politique historique, c’est prendre parti. L’histoire contemporaine espagnole est très difficile, elle crée des clivages dans la population. La transition démocratique a fait naître l’idée de commencement ex nihilo du pays, sans ancêtres. C’est pour ça que je pense qu’il y a une mémoire historique très courte. De plus, l’histoire récente a beaucoup de poids car c’est une histoire marquée par des traumatismes, et il y a donc  un enjeu de mémoire partagée de l’horreur, et un oubli conscient de tout le reste. 

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III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Qu’est ce que l’Espagne a eu en commun avec le reste de l’Europe ? Beaucoup, presque tout en réalité. L’Hispanie faisait déjà partie de l’Empire Romain, et son héritage se ressent dans toute l’histoire du Moyen-âge espagnol, dans notre langue, dans nos récits, notre culture. Ensuite, la présence musulmane, qui a duré pendant huit siècles constitue un point commun avec les Balkans, le sud de l’Italie… en somme, avec une grande partie de l’Europe. Par ailleurs, l’histoire du Nord du pays est liée à l’histoire de l’empire carolingien. Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle était déjà une voie européenne. Toutes les tendances artistiques et littéraires de l’Europe occidentale ont eu une influence très forte sur le développement du royaume pendant le Moyen-âge. Charles Quint, au XVIème siècle, était à la fois archiduc d’Autriche et prince des Espagnes. Le lien était très fort car l’Espagne en tant que nation n’existait pas. C’était une monarchie composite avec des gens de l’Europe entière, dont le noyau était le royaume castillan, mais ce n’était pas à proprement parler une monarchie espagnole. C’était une monarchie universelle, catholique.

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Charles QuintCharles Quint

C’est avec la création d’un véritable Etat-nation, au XIXème siècle, que l’Espagne devient une nation marginale, en quelque sorte, dans le contexte européen. L’Espagne n’est pas exclue du phénomène européen, mais elle a un rôle réduit. L’Espagne, cependant, est affectée par tous les évènements de l’histoire européenne : de l’expansion impériale aux deux guerres mondiales du XXème siècle. La guerre civile des années 1930 a été un des premiers épisodes de la lutte entre fascismes et antifascisme avant la Seconde Guerre mondiale. L’Espagne a peu participé à la guerre, mais elle a joué un rôle au sein de la résistance française. Il y a aussi eu des Espagnols dans les camps de concentration.

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Guernica du peintre Pablo Picasso, symbole de l’horreur de la Guerre Civile 

Néanmoins, c’est le franquisme qui a achevé d’isoler l’Espagne vis à vis de l’Europe. Le dictateur Franco a eu beaucoup de succès en mettant en relief les différences entre l’Espagne et l’Europe. Il a repris une idée du XIXème siècle, celle de l’Espagne comme partie périphérique de l’Europe, en marge des puissances centrales du continent : la France et l’Allemagne .  Il y a eu un vrai sentiment de mise à l’écart : l’Espagne n’était pas à la fondation de l’OTAN, du marché commun… Les liens se sont distendus avec l’Europe en raison de l’idée selon laquelle le franquisme avait fait de l’Espagne un pays différent des autres.

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Francisco Franco

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IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

En réalité, on peut dire que le discours à propos du continent européen né en même temps que l’Etat-nation espagnol. Pendant le XIXème siècle, l’Espagne devient progressivement une puissance secondaire, arriérée en terme économique, avec une armée vouée surtout au maintient de l’ordre de la paix intérieure et à la protection de l’Empire. Comme je vous le disais, les Espagnols commencent à se concevoir comme une Europe marginale, comme des « Européens de deuxième classe ». Mais l’image de l’Europe est très positive, et intimement associée à la France ; car Paris est la destination de tous les exils, de tous les voyages artistiques. De plus, le français est la langue la mieux connue par les élites. A travers la France, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, on voit apparaitre l’Angleterre comme lieu important de l’Europe, et enfin l’Allemagne ou la Belgique dans une moindre mesure.

L’Europe est donc considérée comme un modèle mais aussi un contre-modèle. Les Espagnols voient des évolutions dans l’Europe de cette époque qu’ils considèrent comme dangereuses. Les élites évoquent des problèmes qui ne les touchent pas encore, et qu’ils voudraient éviter à leur pays. Cependant, dès le début du XIXème siècle, il faut pourtant noter une réelle et constante volonté des Espagnols de s’intégrer aux grands mouvements européens. Il y a des projets de constitutions européennes écrits par des Espagnols dans les années 1830, qui avancent l’idée d’une confédération des Etats européens.

A partir de la crise de la fin du XIXème, en 1898, quand l’Espagne perd la guerre contre les Etats-Unis et perd ses colonies américaines, on voit naître l’idée d’une disparition espagnole. C’est une période de catharsis culturelle pendant laquelle on trouve beaucoup de discours sur la place de l’Espagne dans le monde et surtout dans l’Europe. C’est la génération de 1898 qui voit naître les premiers intellectuels espagnols nommés et reconnus comme tels. Il y a des liaisons avec les intellectuels touchés par l’affaire Dreyfus en France. Ces intellectuels espagnols apportent un nouveau discours, celui de l’Espagne comme problème dont l’Europe serait la solution.

C’est un discours qui existait déjà mais qui devient plus explicite et assumé. On veut « européiser » l’Espagne. Des nationalistes récupèrent même ces discours pour défendre l’idée selon laquelle pour être européenne, l’Espagne doit retrouver ses racines. Cela donne naissance à un discours à la fois nationaliste et européiste. L’Europe est encore considérée, ici, comme un exemple.

Le modèle européen est important pour tous, la gauche, le centre ; mais aussi, plus tard, pour la droite, et l’extrême droite dans les années 1920 et 1930 dont l’Action Française, le fascisme italien et la nationalisme allemand vont être une source d’inspiration

Tout change, encore une fois avec le franquisme, car l’Europe devient, dans la propagande officielle du régime, un objet de désir. Le régime de Franco voulait être reconnu par l’Europe. Mais comme il se savait rejeté en tant que régime autoritaire, suspect de collaboration avec le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a aussi un refus de l’idée européenne dans les discours officiels du régime. Franco veut alors souligner les différences entre l’Espagne et l’Europe, avec une certaine fierté. Il critique le centre et la gauche qui auraient, selon lui, vendu l’âme espagnole à l’Europe, oubliant l’impérialisme et la fierté nationale. Franco se plait à rappeler les discours de certains européens qui disaient que les Espagnols étaient plus proches de l’Afrique que de l’Europe. Le Franquisme a toujours pris ces éléments pour développer l’idée d’une conspiration européenne contre l’Espagne.

La société espagnole, elle, a attendu l’Europe à partir des années 1960. Elle était considérée comme le modèle à suivre. L’Espagne a été extrêmement européiste. Pour les habitants, l’Europe, c’était le confort, la consommation, le progrès économique, la possibilité de voyager, le tourisme. Les migrants, et notamment les trois millions d’Espagnols qui se sont rendus en France, en Suisse ou en Allemagne, jouent un rôle prépondérant dans cette représentation. Quand ils revenaient, ils évoquaient la sécurité sociale, les hauts salaires. Ils revenaient dans leur village, en Espagne, avec une voiture qu’ils avaient achetée. L’Europe était associée au progrès, à la culture, notamment grâce au cinéma. L’Europe été vue comme prospère, en paix.

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Les Femmes du 6e étage, un film réalisé par Philippe Le Guay, donne un aperçu de la vie des Espagnoles à Paris dans les années 1960

 

 

Dans les années 1970, il est très clair que toute la population veut être «normale » et donc avoir une démocratie comme le reste de l’Europe, qui reste donc le modèle. Il y a véritablement une opinion publique européiste en Espagne, qui associe l’Europe à la liberté économique et culturelle. C’est la possibilité d’oublier un passé difficile pour se tourner vers l’avenir. Cela explique que les représentations de l’Europe soient vraiment positives, à tel point qu’un référendum n’était pas nécessaire pour décider d’intégrer les institutions européennes. Les enquêtes parlaient de 90% d’opinions favorables ! Cette enthousiasme a d’ailleurs placé l’Espagne dans une position de faiblesse vis-à-vis de la communauté européenne par la suite… Le prix n’importait pas, les Espagnols voulaient faire partie de cette construction.

 

   V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

Après les années 1970-1980, l’Espagne continue d’être le premier élève de la classe européenne. Les enquêtes sont toujours aussi positives, la population soutient le projet de l’Euro ainsi que le traité de Maastricht. Il faut noter le rôle de Felipe González qui n’était pas seulement un leader politique, mais qui a su être un leader européen. Il a joué un rôle important aux cotés des allemands et des français dans la construction du marché unique, et de l’Europe telle que nous la connaissons. Il a montré à la population que l’Espagne n’était pas seulement passive, mais qu’elle prenait part à ce grand projet continental, à ses politiques structurelles. Il y avait alors une vraie fierté de participer à la construction européenne.

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Felipe Gonzalez

 Felipe González

Mais depuis le commencement de la crise économique, et même depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Populaire, les choses ont changé. José María Aznar, à la différence de son prédécesseur, avait une vision moins interventionniste pour la politique extérieure. C’est un virage important. Bien que cela ait produit une division grave en Espagne, notamment sur la question de la guerre en Irak, il a réussi à transmettre encore une fois la vision de la France et de l’Allemagne opposées aux intérêts espagnols.

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Jose Maria Aznar

José María Aznar 

Il faut aussi citer, et c’est important, l’entrée des pays d’Europe de l’est dans l’Union Européenne qui a joué un rôle dans la diminution de l’optimisme par rapport à l’Europe. Cela a créé un certain éloignement, une partie de la population espagnole ne comprend pas encore son lien avec les populations de l’Est. Cette partie de la population ne parvient pas à les considérer comme des Européens. Il n’y a pas de rejet, de sentiment de haine contre ces populations, mais plutôt une incompréhension.

Enfin, le dernier élément qui a entrainé un changement du regard des Espagnols par rapport à ce que l’Europe pouvait leur apporter, c’est la crise économique. La gestion de la crise, le fait de se voir considéré comme une Europe secondaire aux côtés de la Grèce ou du Portugal, a eu un grand impact. Les Espagnols ont eu le sentiment d’être représentés comme l’Europe qui ne fonctionne pas. Les politiques d’austérité n’ont pas été comprises, elles ont été considérées comme servant les intérêts de l’Allemagne. Personne ne veut abandonner le projet européen, mais l’enthousiasme est retombé. L’euroscepticisme se développe, et la population se sent parfois méprisée par certaines décisions politiques. Cela a évolué très fortement dans un temps très bref.

 

Fac

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(1) Guerres carlistes : Le carlisme est un mouvement politique légitimiste espagnol apparu dans les années 1830 qui revendique le trône pour la branche aînée des Bourbons d’Espagne. De tendance conservatrice et anti-libérale, il est à l’origine de trois guerres civiles qui déchirent le XIXème siècle espagnol et marquent profondément le pays.

(2) Santiago Ramón y Cajal : histologiste et neuroscientifique espagnol, il est colauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1906 avec Camillo Golgi « en reconnaissance de leurs travaux sur la structure du système nerveux ».

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