Navigation Menu
ESTONIE

ESTONIE

By on Mai 20, 2014 in Interviews | 0 comments

L’ESTONIE ET L’EUROPE

VUES PAR:

MAREK TAMM

.

Interview Marek Tamm

Victor et Louis avec l’historien estonien Marek Tamm

.

Marek Tamm est un historien et un professeur d’histoire culturelle estonien, il est professeur associé à l’Institut des Humanités d’Estonie à l’Université de Tallinn. Ce diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris est docteur en histoire de l’Université de Tallinn.

.

Interview publiée en partenariat avec 

Logo_Eurochannel2

 .

 

I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Il faut d’abord distinguer la mémoire collective et l’historiographie scientifique ; puis distinguer ce que pensent les Estoniens en général et ce que pensent les historiens en particulier. Je me place ici avant tout dans la perspective de la mémoire collective des Estoniens. Mais bien sûr, il y a des points de convergence entre ces différentes positions.

L’idée de l’indépendance structure l’histoire de l’Estonie, que ce soit du point de vue de la mémoire et de l’historiographie. La proclamation de l’indépendance de l’Estonie, le 24 février 1918 est considérée comme l’évènement fondateur de l’histoire nationale. Dans la mémoire collective, toute l’histoire du pays est interprétée comme un processus vers l’indépendance. Ce désir, souvent imaginaire d’ailleurs, est censé donner un sens aux évènements historiques. Par exemple, dans les médias et dans les manuels d’histoire, « une ancienne bataille pour la liberté » au XIIIème siècle, pendant la période des Croisades, est particulièrement mise en valeur. Cette bataille contre les Croisés venus d’Allemagne ou du Danemark est considérée dans la mémoire collective comme une guerre d’indépendance. En réalité, c’est un anachronisme. On trouve donc plusieurs évènements liés entre eux, depuis le début du XIIIème siècle, qui forment ce que j’appelle « une grande guerre d’indépendance ».

Le deuxième évènement très important pour lequel mémoire et histoire se rejoignent, c’est la restauration de cette indépendance le 20 août 1991. Après l’effondrement de l’URSS, l’Estonie retrouve enfin son indépendance. Ces deux évènements liés à l’indépendance marquent particulièrement l’histoire du pays.

On peut aussi considérer une deuxième manière de répondre à cette question, selon la définition qu’on donne au terme d’évènement. Un évènement peut être une date très précise, ou bien une période plus longue. Ces deux premières réponses sont des dates, qui servent de point de repère. Mais des périodes sont elles aussi décisives. On peut citer dans cette logique la christianisation, la Réforme protestante au début du XVIème siècle mais aussi les Lumières allemandes. Les auteurs allemands du XVIIIème siècle, comme Johann Gottfried von Herder, ont joué un grand rôle dans ce qu’on appelle en Estonie « l’éveil de la conscience nationale ». Ces auteurs ont donné aux Estoniens les instruments intellectuels pour se considérer comme une véritable nation, avec sa langue, sa culture, son Etat.

 

.

 

Johann Gottfried von Herder

Johann Gottfried von Herder

.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

De la même manière, certains personnages sont des héros de la mémoire nationale ; d’autres sont considérés comme décisif par l’historiographie. La mémoire collective a surtout retenu ceux qui ont aidé durant le cheminement vers l’indépendance. On peut alors distinguer trois types de personnages historiques : le premier, ce sont les leaders du mouvement d’éveil national au XIXème siècle qui étaient souvent des journalistes, des enseignants mais aussi des religieux comme des pasteurs. Ce sont eux qui ont popularisé l’idée que l’Estonie, sa langue et sa culture, avaient une valeur. Jakob Hurt est un personnage historique important : c’était un pasteur qui a lancé une collecte nationale du folklore estonien. C’est lui qui a lancé les archives folkloriques estoniennes précisément. D’une certaine manière, il a immortalisé une culture orale typiquement estonienne durant la deuxième moitié du XIXème siècle.

.

Jakob Hurt

Jakob Hurt

.

Le deuxième type de personnages historiques, ce sont les fondateurs de la république d’Estonie. Une figure se dégage, celle de Konstatin Päts, qui fut le premier président. C’était l’un des leaders du mouvement pour l’indépendance avant d’être élu président de la République. L’occupation soviétique lui a donné un statut de martyr car il a été emprisonné, passé un temps dans les camps de prisonniers et il est mort dans un asile psychiatrique en Russie.

.

Konstatin Päts

Konstatin Päts

.

Le troisième type de personnages considérés comme importants en Estonie est composé des leaders du mouvement du « réveil national » à la fin XXème siècle. Le personnage clé de cette période se nomme Lennart Meri, qui fut le premier président après l’effondrement soviétique. Il est mort il y a quelques années, en 2006, et il est considéré de plus en plus comme un vrai personnage historique.

.

Lennart Meri

Lennart Meri

.

Au sein d’un cours que je donne à l’université de Tallinn, je fais remplir à mes étudiants un questionnaire. Ils doivent répondre très rapidement à deux questions, l’une étant justement les évènements les plus importants et l’autre concernant les personnages. L’évènement le plus cité est la ré-indépendance en 1991, et le personnage est Lennart Meri, devant Konstantin Päts. Il ne s’agit pas d’une analyse sociologique approfondie, mais cela reflète quelque peu la mémoire collective des Estoniens en ce qui concerne les évènements et les personnages. On voit bien l’importance de l’idée d’indépendance et le poids de la mémoire récente.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Il faut tout d’abord citer les deux Guerres mondiales. Elles ont marqué le destin de l’Estonie, notamment parce que l’Etat estonien est né après la Première Guerre mondiale. La Révolution russe a donné l’occasion au pays de proclamer son indépendance entre le départ des Allemands et l’arrivée des Russes. La Première Guerre mondiale a donc joué un rôle très important pour l’histoire nationale de l’Estonie.

Ensuite, évidemment, la Seconde Guerre mondiale a mis fin à cette indépendance. Elle a commencé par une première occupation soviétique en 1940, suivie par une occupation nazie qui a duré trois ans. Dès 1944, l’Estonie a été incorporée contre sa volonté à l’URSS. C’est le début de ce qu’on appelle ici « l’Occupation soviétique ». Elle a duré jusqu’à la Perestroïka.

Le troisième évènement de dimension européenne, c’est la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS qui a permis aux Estoniens de retrouver leur indépendance. Et enfin, le dernier, c’est l’adhésion de l’Estonie à l’Union Européenne en 2004.

En ce qui concerne les évènements de longue durée, je mentionnerai trois périodes clés, déjà évoqué brièvement. Cela commence avec l’intégration de l’Estonie à l’Occident chrétien au début du XIIIème siècle. La Croisade baltique des Allemands et des Danois a intégré le pays dans cette ère culturelle qui est aujourd’hui l’Europe. La Réforme, ensuite, a changé profondément le destin de l’Estonie, à la fois pour des notions de moral et de travail mais aussi d’identité linguistique et culturelle. C’est la Réforme qui a permis de commencer à élaborer par écrit la langue estonienne par exemple. La troisième période c’est le mouvement des Lumières au XVIIIème siècle. Les Lumières ont donné le cadre idéologique pour mettre en valeur la culture estonienne sous toutes ses formes.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

La population estonienne a, véritablement, commencé à se faire une idée de l’Europe il y a seulement une centaine d’années. On peut commencer par un slogan célèbre qui date de 1905, qui a été formulé par le mouvement littéraire nommé « La Jeune Estonie » : « Soyons Estoniens, mais devenons aussi Européens ». Cette phrase résume, selon moi, très bien les aspirations des Estoniens durant le dernier siècle. Cela montre bien qu’il n’y a pas de contradictions, qu’il faut être à la fois estonien et européen. Quand la phrase a été exprimée, l’Europe correspond à un horizon vers lequel l’Estonie désirait aller. A l’époque, les Estoniens se sentaient Européens d’un point de vue culturel, mais politiquement, ils n’étaient même pas encore un pays indépendant.

Pendant la Première République dans les années 1920 et 1930, l’Estonie considérait qu’elle faisait partie intégrante de l’Europe. L’idée d’Europe a d’ailleurs été soutenue très tôt par les Estoniens. Une des premières filiales du mouvement paneuropéen a été fondée en 1923 à Tallinn d’ailleurs.

Enfin, la domination de l’URSS pendant la seconde moitié du XXème siècle a donné une autre dimension à cette représentation de l’Europe. Pour les autres républiques de l’URSS, les pays Baltes étaient considérés comme l’Occident de l’Union Soviétique. Les pays Baltes ont attiré beaucoup de touristes russes, parce qu’ils se sentaient en Europe ici. Cela a renforcé l’idée de l’Europe en Estonie. Depuis la ré-indépendance, l’Estonie a immédiatement voulu s’intégrer à l’Union Européenne. C’est donc une image très positive, même s’il faut préciser qu’en tant que petit peuple, on se sent toujours menacé par les grands ensembles, les grandes structures internationales.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

C’est difficile à dire pour l’image de l’Estonie, car je pense que c’est aux autres pays d’en juger avant tout. Mais j’ai l’impression que l’image que l’Estonie veut se donner au sein de l’Union Européenne, c’est celle d’un pays jeune et dynamique. L’Estonie est très enthousiaste en ce qui concerne les nouvelles technologies, elle a une culture économique très libérale.

C’est un pays qui peut faire des réformes très facilement, car il n’y a pas beaucoup d’habitants. En cela l’Estonie peut donner l’exemple à des pays plus grands. La crise économique a touché violemment le pays, mais elle a été résolue très rapidement par exemple, et sans véritable soutien extérieur. L’Estonie veut donc avoir l’image d’un pays qui veut se réinventer, qui regarde de l’avant. L’âge des ministres en Estonie est symptomatique de cet état d’esprit : notre premier ministre n’a même pas quarante ans… Lors de la ré-indépendance, quelques ministres avaient d’ailleurs moins de trente ans ! L’Estonie veut éviter de tomber dans la stagnation, et renvoyer une image de dynamisme.

 

 

Post a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *