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GRECE

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By on Mar 19, 2014 in Interviews | 0 comments

LA GRECE ET L’EUROPE

VUES PAR:

ΕVANTHIS HATZIVASSILIOU

 

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Interview Grèce

Victor et Louis aux côtés de l’historien grec Εvanthis Hatzivassiliou 

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Εvanthis Hatzivassiliou  est un historien grec, professeur à l’Université d’Athènes. Il est docteur en Histoire des Relations internationales de la London School of Economics. 

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les évènements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

 

Il me semble qu’il faut, pour bien répondre à cette question, se concentrer sur les événements postérieurs à l’indépendance grecque en 1830. Il est évident que de nombreux évènements essentiels pour la culture et la civilisation grecque ont eu lieu avant cette date. Cependant, l’indépendance, après une guerre qui a duré de 1821 à 1830 (1), doit être mise en avant. Elle est importante car l’Etat grec a été voulu, et cela dès le XVIIIème siècle, par des gens vivant sous la domination ottomane qui voulaient appartenir à ce qu’ils appelaient alors « l’ouest ». Il faut bien noter que le terme « ouest » avait alors une signification bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. L’ambition était dès le tout début de construire un Etat indépendant et européen.

Les guerres des Balkans sont le deuxième évènement fondamental pour la Grèce. Ce fut la première victoire de ce jeune Etat dans un conflit international, et cela a permis de pratiquement doubler le territoire grec. C’est au terme des guerres des Balkans que se sont construites les frontières qui sont aujourd’hui les notre, à peu de choses près.

A l’inverse, il est nécessaire d’évoquer la défaite contre la Turquie en 1922, après la guerre qui avait commencé en mai 1919. Cela a notamment entrainé le retour de près d’un million de refugié grecs. C’est une expérience formatrice, un grand traumatisme. Cela correspond à l’expulsion des derniers grecs résidants de l’autre côté de la mer Egée. Ce fut accompagné par des évènements terribles, en raison des grands déplacements de population.

Il faut maintenant citer un double évènement, primordial dans l’histoire grecque du XXème siècle. Je veux parler de deux fractures, de deux séparations parallèles au sein de la nation grecque. Il y a tout d’abord l’opposition entre les soutiens et les détracteurs d’Elefthérios Venizélos qui est considéré comme le fondateur de la Grèce moderne. Le premier problème est survenu en 1915, à propos de la question de la participation grecque à la Première Guerre mondiale. Cela a évolué en une opposition entre royalistes et républicains, en raison des différents entre le prince héritier Constantin et Venizélos. C’est ce qu’on appelle le « Schisme national ». La deuxième de ces fractures, c’est évidemment la guerre civile grecque, de 1946 à 1949 (2). Le XXème siècle en Grèce a été marqué par des divisions violentes et profondes. Il faut préciser que les soutiens et les détracteurs de Venizélos ont été obligés de s’allier pour l’emporter face au communisme dans les années 1940. Cela ne change en rien la profondeur des fractures qui ont touché le pays.

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Elefthérios Venizélos

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Constantin Ier de Grèce

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Le dernier évènement d’une grande importance est l’entrée dans l’Union Européenne, qui fut officielle le 1er janvier 1981. C’est important car c’est un accomplissement officiel, formel de la nature européenne de l’Etat-nation grec.

Je dirais que, pour la Grèce, le XXème a cette particularité d’être le terreau de divisions profondes, mais aussi une période de grandes réussites, militaires et politiques.

 

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

 

Le premier personnage qu’il me parait essentiel de citer est Charilaos Trikoupis qui occupa la fonction de Premier ministre à sept reprises de 1875 à 1895. C’est l’homme qui fait naître l’idée d’une modernisation, d’une « européanisation » de la Grèce. Il fut aussi à l’origine du système politique bipartite.

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Charilaos Trikoupis

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Puis il faut évoquer Elefthérios Venizélos qui a dirigé, entre 1910 et 1932, la deuxième vague de modernisation du pays. Il était le leader du parti libéral. Ioánnis Kapodístrias fut le premier gouverneur de la Grèce indépendante entre 1927 et 1931. Il fut assassiné par les Grecs à Nauplie en 1931. Il voulait créer un Etat européen, avec un gouvernement centralisé. Il était très en avance sur son temps, et cela peut expliquer son assassinat.

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Ioánnis Kapodístrias

Ioánnis Kapodístrias

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Konstantínos Karamanlís fut, lui, premier ministre et président de la République durant la seconde moitié du XXème siècle. C’est lui, parmi ces différentes figures de la construction grecque moderne, qui a obtenu le plus de succès, selon moi. En effet, il est à l’origine du développement économique, de la construction de la démocratie, et c’est lui qui a permis à la Grèce d’entrer dans l’Union Européenne.

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Konstantínos Karamanlís

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Au-delà de la sphère politique, deux figures littéraires se distinguent : Georges Séféris,  Prix Nobel de littérature en 1963 ; et  Odysséas Elýtis, qui reçu cette récompense en 1979. On peut aussi citer, dans un autre domaine, Konstantínos Tsátsos qui fut un important soutien de Karamanlís et qui fut essentiel pour la mise en place pratique de la politique européenne en Grèce.

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Georges Séféris

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III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

 

Pour reprendre l’intitulé de votre question, je dirais qu’il faut plutôt dire  : quels sont les évènements de l’histoire européenne qui n’ont pas affecté la Grèce ? La Grèce est un petit pays, une petite nation européenne qui n’est plus en mesure de façonner l’Europe. Les Grecs essaient de suivre les grandes tendances de l’Europe moderne.

Il faut, d’abord, citer la Révolution française, qui fut un modèle pendant la guerre d’Indépendance de la Grèce entre 1821 et 1830. Les deux Guerres Mondiales, de manière dramatique, ont concerné la grèce. Il faut aussi évoquer la Guerre Froide, dont les prémices sont, d’une certaine manière, liées à la Guerre Civile grecque.

Le développement économique européen après la Seconde Guerre mondiale a joué un rôle décisif pour la Grèce. Cela a mis en place les fondements de la Grèce moderne, et de son intégration au monde développé. L’intégration à la communauté européenne elle-même, qui fut rêvée par le monde grec durant le XIXème siècle et le XXème, est un évènement européen directement relié à l’histoire grecque moderne. Le fait que la Grèce soit une des premières nations, en dehors des six pays d’origine, a intégré la communauté européenne n’est pas une coïncidence.

 

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

 

Faire partie de cette Europe a été un élément fondamental du récit national de la Grèce moderne. Cela signifie que l’Europe est, pour les Grecs, une ambition, un modèle, plutôt qu’une réalité. Je pense qu’on peut le voir tout au long de l’histoire grecque. Les Grecs conçoivent l’Europe comme un espace de développement économique, de liberté. Il ne fait aucun doute que durant la période après la Seconde Guerre mondiale, la notion d’Europe été reliée à celle de démocratie. Après la dictature (3), en 1974, le fait d’intégrer la communauté européenne été perçu comme un prolongement du processus démocratique.

Cela a changé aujourd’hui avec la crise économique, mais je pense que la grande majorité des Grecs pensent que faire partie de l’Union Européenne est un avantage, un moyen sûr de se développer dans le monde actuel. Les crises font, et on toujours fait partie, de l’histoire économique. Néanmoins, dans la Grèce actuelle, certaines personnes ont posé la question de l’intérêt de notre présence au sein de l’Union Européenne, mais il ne s’agit pas du tout d’une majorité.

 

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

 

Tous les pays de l’Europe ont leurs particularités, c’est évident, mais la Grèce connaît une situation vraiment spéciale, et cela se voit de  plusieurs manières. La Grèce est une très petite nation, qui n’est plus en mesure d’influencer le reste de l’Europe : les Grecs reçoivent les tendances, actuellement, mais ils ne sont pas des acteurs à part entière. Ils vivent, plus ou moins, à la frontière de l’Europe. Au-delà de la question de l’identité turque, que nous n’évoquerons pas ici, la Grèce est très proche du Proche-Orient et constitue, de ce fait, une des frontières de l’Europe.

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Situation géographique de la Grèce par rapport à l’Europe  

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Cela signifie que beaucoup de conflits prennent une autre signification ici. Cette proximité de zones de tensions géopolitique fait que les Grecs ne se sentent pas autant en sécurité que les Belges par exemple, qui se trouvent au cœur de l’espace européen. Par ailleurs, nous avons cette position unique : nous avons joué un rôle décisif, pendant l’Antiquité, dans la construction d’un modèle social et politique dont l’Europe actuelle est la continuité. Mais nous ne sommes plus en mesure d’être à la hauteur de notre réputation, de notre grandeur passée. Cela crée une sorte de complexe d’infériorité : non seulement envers les autres pays de l’Europe, mais aussi envers nos ancêtres. Cette situation n’est pas saine pour le pays. Le rôle de la Grèce, actuellement, est celui d’un petit pays qui essaie de s’adapter, de suivre le mouvement. La Grèce n’est plus un pays en mesure de construire, de faire évoluer l’Europe.

L’image de la Grèce pour le reste de l’Europe est difficile à mesurer. C’est celle d’une petite nation qui essaie, sans toujours y parvenir, de suivre les évolutions de ses partenaires européens. Ce n’est pas une image très reluisante, je dois l’admettre, surtout en ce moment avec la crise économique.

La Grèce n’a jamais bénéficié d’une image très avantageuse, à l’exception de certaines périodes très précises. La résistance à l’attaque italienne pendant la Seconde Guerre mondiale a considérablement amélioré la représentation que les Européens se faisaient de la Grèce. Dans les années 1970, quand a Grèce a réussi sa transition démocratique, très rapidement et dans un calme relatif, pour pouvoir intégrer la communauté européenne, notre image était bien meilleure. Mais ce sont des évènements très brefs, dans des contextes particuliers. Il apparait que la Grèce n’a pas la force, l’énergie de maintenir cette image positive durant une longue période. L’ambition de ma génération est de voir la Grèce réussir cet effort continu ; de voir un pays qui ne serait pas un des protagonistes principaux des affaires européennes, mais qui serait au moins un membre pleinement accepté de l’Union Européenne. 

 

 

 

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Interview Grèce 2

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(1) Guerre d’indépendance grecque, 1821-1830, est le conflit grâce auquel les Grecs, finalement soutenus par les grandes puissances (France, Royaume-Uni, Russie), réussirent à obtenir leur indépendance de l’Empire ottoman.

(2) La guerre civile grecque commença en 1946 et s’acheva en 1949. Elle est le premier exemple d’une insurrection communiste après la Seconde Guerre mondiale.

(3) La dictature des colonels est le nom donné au pouvoir politique en place en Grèce de 1967 à 1974, qui provoqua l’exil du roi Constantin II monté sur le trône en 1964. Cette dictature est issue du coup d’État par une junte militaire alors dominée par Yeóryos Papadópoulos.

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