Navigation Menu
HONGRIE

HONGRIE

By on Avr 12, 2014 in Interviews | 0 comments

LA HONGRIE ET L’EUROPE

VUES PAR:

LASZLO KONTLER

 

.

Interview Budapest Officielle

Louis et Victor aux côtés de l’historien hongrois Laszlo Kontler 

.

Laszlo Kontler est un historien hongrois, il est  professeur d’histoire à l’Université Centrale Européenne de Budapest. C’est un spécialiste de l’histoire hongroise.

.

Interview publiée en partenariat avec 

Logo_Eurochannel2

 

.

I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

 

L’histoire de la Hongrie commence avec l’arrivée des tribus Magyars depuis les steppes qui s’installent sur une partie du territoire actuel. Les Magyars furent les derniers nomades en provenance d’Asie à réussir à s’installer en Europe. Ils ont créé une sorte d’organisation politique, qui ne fut pas menacée par d’autres invasions venues de l’Est. Leur installation est donc permanente. Ensuite, il y a eu la création des premières institutions de la monarchie médiévale autour de l’an 1 000.

Mais si on évoque les évènements décisifs, il faut mettre en valeur la conquête de presque toute la Hongrie par les Ottomans au milieu du XVIème siècle. Cela débouche sur une domination qui dure jusqu’en 1699 et qui reste un grand traumatisme pour la nation hongroise. S’il faut isoler un évènement précis, il faut citer la défaite qui précède cette domination. Il s’agit de la bataille de Mohács, le 29 août 1526 face à Soliman Ier « le Magnifique », durant laquelle 24 000 Hongrois meurent. Cette défaite entraîne la séparation en trois parties du territoire hongrois : une partie revient à l’empire des Habsbourg ; la deuxième, la Transylvanie, est un Etat indépendant qui hésite entre la puissance des Habsbourg et celle des Ottomans ; la troisième partie revient à l’empire Ottoman.

En parallèle, le développement du christianisme dès le XIème siècle, puis l’arrivée du protestantisme au XVIème siècle jouent un rôle important, d’autant que les protestants constituent une part minoritaire mais non négligeable de la population hongroise depuis.

Ensuite, la révolution de 1848 est un élément symbolique de la naissance des idées libertaires et du nationalisme en Hongrie. Par ailleurs, ce fut une révolution qui dura très longtemps. Du moins, les chances de voir ces idées s’imposer survivent très longtemps. De ce fait, il faut voir dans le compromis 1867 avec la dynastie des Habsbourg comme la continuité de 1848. Néanmoins, la révolution de 1848 est considérée comme un échec puisqu’elle est écrasée par l’armée des Habsbourg dès 1849. Pourtant elle a des conséquences visibles à long terme, et on ne peut pas vraiment la considérer comme un échec à proprement parler. La réussite de 1867 résulte de ce soulèvement.

La Première Guerre mondiale est un évènement particulièrement marquant, et particulièrement les résultats de ce conflit. Le traité de Versailles, en 1920, sépare l’empire d’Autriche-Hongrie en deux nations. Cela entraine de nombreux mouvements de population, et des situations très difficiles. Il s’agit donc d’un évènement perçu de manière très négative par les Hongrois. Si la situation actuelle, et l’histoire contemporaine de la Hongrie, devait être résumé en un seul évènement, ce serait le traité de Versailles et ses clauses particulièrement dures envers la Hongrie notamment pour le tracé des nouvelles frontières.

L’évènement suivant a lieu durant la Seconde Guerre mondiale. La coopération des autorités hongroises avec l’Allemagne nazie constitue un moment dramatique de notre histoire. L’occupation allemande coûte la vie à plus de 450 000 hongrois.

Par la suite, la mise en place du communisme en Hongrie doit être soulignée ainsi que la réponse hongroise avec l’insurrection de Budapest en 1956. Puis bien sur, la chute de l’URSS à la fin du XXème siècle, et l’adoption de l’économie de marché avec tous ses avantages et ses désavantages.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme  les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

Le premier personnage que je mettrais en avant est Etienne Ier de Hongrie, qui fut d’ailleurs canonisé en 1083. Il fut le fondateur de l’Etat. C’est un personnage intéressant car il est ambivalent. Il est considéré comme le chef qui a mené la Hongrie au sein de la communauté européenne des nations à la fin du Xème siècle. On oublie souvent qu’il a fondé l’Etat et fait du christianisme la principale religion de la Hongrie après une terrible guerre civile. Il a pris conscience qu’il fallait que la Hongrie fasse partie d’une des deux grandes familles de monarchies chrétiennes qu’étaient l’ouest catholique et l’est orthodoxe.

.

Etienne Ier de Hongrie

Etienne Ier de Hongrie

.

Le suivant est un autre exemple d’habileté politique extraordinaire. C’est un roi de la deuxième moitié du XVème siècle, Matthias Ier de Hongrie. C’est sous son règne que le royaume médiéval de Hongrie a connu sa dernière période prospère, que ce soit en termes de culture, d’architecture, de construction d’Etat, de centralisation. Son importance au sein de l’histoire hongroise peut néanmoins paraître exagérée dans la mesure où la conquête ottomane, et donc la chute de la monarchie hongroise a quasiment suivie son règne.

.

Matyas

Matthias Ier de Hongrie

.

Ensuite, j’aimerais mettre l’accent sur un personnage qui est très ambivalent au sein de l’histoire hongroise. Il s’agit de l’empereur Joseph II du Saint-Empire. Ce membre de la famille des Habsbourg de la fin du XVIIIème siècle est généralement associé à des évènements hostiles à la Hongrie, en raison de ses efforts démesurés pour moderniser son empire. Son ambivalence vient du fait que c’est à cette époque que les patriotes hongrois ont forgé leur slogan « patrie et progrès ». On ressent l’importance des Lumières. L’équilibre entre ces deux idées n’a jamais été très facile ou réussi. A plusieurs reprises, la patrie a été associée à la résistance de la noblesse, à l’élite politique à la domination étrangère. Mais cette domination étrangère pouvait aussi être celle qui apportait le progrès, comme ce fut le cas avec Joseph II… Cette ambivalence entre l’importance des traditions nationales et celle de suivre les évolutions progressistes comme celle des Lumières a marqué le pays jusqu’à aujourd’hui. Joseph II, mais aussi ceux qui se sont opposés à lui, symbolisent parfaitement cette tension, cette ambivalence. A titre d’exemple, la tradition libertaire hongroise, qui a entrainé la révolution de 1848, trouve ses racines dans cette volonté de réforme et de construction de Joseph II.

.

220px-Georg_Decker_001

Empereur Joseph II du Saint-Empire

.

Par ailleurs, trois réformateurs, très différents, du XIXème siècle doivent être mis en valeur. Lajos Kossuth, d’abord, est le leader des nationalistes radicaux et libertaires de la révolution de 1848. István Széchenyi, quant à lui, est le réformateur conservateur auquel la Hongrie doit beaucoup dans de nombreux domaines. Il a permis un grand progrès économique, mais aussi en ce qui concerne les transports et la politique extérieure. Enfin, Ferenc Deák est l’architecte du compromis de 1867 avec les Habsbourg. Evidemment, des personnalités autrichiennes ont une importance égale au sein de cette réforme comme l’empereur François-Joseph Ier d’Autriche.

.

Lajos_Kossuth

Lajos Kossuth

.

István Széchenyi

István Szécheny

.

Ferenc Deák

 Ferenc Deák

.

On peut associer François-Joseph Ier avec deux figures essentielles du XXème siècle en Hongrie. L’amiral Miklós Horthy et János Kádár qui sont deux dirigeants communistes. Ce qui réunit ces trois personnalités, c’est qu’elles ont dirigé le pays de manière absolument incontestable. Leur trois carrières ont commencé durant une période de terreur : celle de François-Joseph après la révolution de 1848 ; pour Horthy, après la chute du régime révolutionnaire de 1918-1919 ; et celle de Kádár après l’échec de la révolution de 1956. Ces trois leaders ont reçu une aide étrangère. Néanmoins, ils furent tous capables de consolider leur pouvoir et d’asseoir leur légitimité. Ils ont donc des trajectoires très proches. Il y a, ici, une grande ambivalence : ces personnages qui furent d’abord détestés par la population ont finalement réussi à rendre leur pouvoir légitime aux yeux du pays.

.

Amiral Miklós Horthy de Nagybánya

Amiral Miklós Horthy

.

János Kádár

János Kádár

.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

 

Le premier évènement européen est, à mes yeux, le choix du catholicisme. C’est une histoire, encore, extrêmement ambivalente. L’hésitation entre les églises d’Orient et d’Occident a duré près d’un siècle et demi. Le choix du catholicisme fut décisif car il a apporté une certaine organisation sociale et politique. Les traditions européennes d’enseignement, de culture jouent un grand rôle dans la construction de la Hongrie. De même, cela a généré une certaine manière de gérer l’Etat, comme par exemple l’importance de l’écrit, des traces écrites. Le pouvoir politique et son organisation, notamment la division des pouvoirs entre le roi et l’aristocratie, trouve son origine dans ce choix. La différence majeure entre la Hongrie et l’Europe occidentale, c’est que cette organisation n’est pas le résultat d’une lente maturation. Elle a été mise en place en peu de temps, après un effort conscient de modernisation. De ce fait, cette dimension artificielle a longtemps contribué à la relative fragilité du système.

En outre, c’est par la religion, le protestantisme précisément, que l’histoire européenne a influencé celle de la Hongrie. Les réformes protestantes, et la Contre-réforme, entre le XVIème et le XVIIIème siècle marquent le pays en profondeur. Ce débat a lieu alors que l’empire Ottoman occupe un tiers de la Hongrie.

Ensuite, il faut signaler l’importance des Lumières, même si cela reste indirect. Le développement des idées nationalistes et libertaires au XIXème siècle en Europe occidentale occupe une place prépondérante. Il est frappant de voir que les Lumières se sont répercutées via une évolution sociale ici, et non un développement intellectuel.  Les idées libertaires ont un rôle important en Hongrie dès le début du XIXème siècle.

La Belle-Epoque, à la fin du XIXème siècle, rapproche la culture hongroise de l’Europe, alors que le pays se trouve au sein d’un empire multinational.  La Hongrie est alors profondément liée à l’Europe, en termes d’architecture, de pratiques sociales, de politique. Mais la Première Guerre mondiale change tout cela. La véritable tragédie du traité de Versailles, ce n’est pas la perte de territoires et de populations, mais c’est la création d’une atmosphère politique qui favorise l’amalgame entre patriotisme et un nationalisme extrême. Cette évolution constitue le terreau des courants politiques futurs en Hongrie, qui sont tous marqués par ce nationalisme. La réalité politique hongroise du XXème siècle est, de fait, extrêmement complexe : l’alliance avec l’Allemagne nazie dès les années 1930 ou l’antisémitisme ont des racines nombreuses et variées.

Enfin, le communisme est un élément de l’histoire européenne qui marque fortement celle de la Hongrie. L’idéologie communiste, l’idée de pouvoir changer le monde du jour au lendemain, a été assimilée par les Hongrois comme une idéologie de l’émancipation. L’histoire hongroise, dans toute son ambivalence, disposait la population à adopter cette conception du monde. Cela a entraîné une grande déception, évidemment.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

 

C’est un problème extrêmement complexe, auquel nous avons déjà partiellement apporté une réponse. Le sentiment prédominant vis-à-vis de l’Europe, du moins ce qu’on appelle aujourd’hui l’Europe, c’est-à-dire la famille des nations chrétiennes, a toujours été positif. Je parle ici du sentiment de ceux qui guidait la nation hongroise, des élites politiques et intellectuelles. Néanmoins cela pose la question de ce que recouvre véritablement le terme « Europe ». Est-ce qu’il s’agit de l’Europe chrétienne, de l’Europe de la Renaissance, de l’Europe des Lumières, de la solidarité, de la tolérance, des droits de l’Homme ? Ou est-ce qu’il s’agit de l’Europe de l’Inquisition, du colonialisme, l’Europe paternaliste envers ceux qu’elle considère comme inférieurs ? Est-ce qu’il s’agit de l’Europe de l’orientalisme ? Est-ce qu’il s’agit de l’Europe qui a généré les théories extrémistes du XIXème siècle et du XXème siècle ? L’Europe, de manière objective, correspond à toutes ces idées, ces réalités. Dès le départ, ceux qui avaient conscience de cette ambivalence, de cette complexité, ont voulu remettre en cause certains aspects de l’Europe. Cependant, la nature profonde des Hongrois les distingue de ces aspects négatifs : la grande importance de la liberté qui remonte à leurs ancêtres venus des steppes et la dimension orientale de la nation hongroise jouent un grand rôle. Il y a toujours eu une oscillation entre l’admiration pour l’Europe et ses bienfaits, et un refus de certaines attitudes.

Dans les années 1980, quand il y a eu de grands débats autour de l’identité de notre nation, l’idée d’Europe centrale correspondait bien à ce que ressentaient les Hongrois. L’idée d’une région intermédiaire, entre deux mondes, était importante. Pourtant les Hongrois se sentaient Européens, autant que n’importe quelle autre nation. Or, beaucoup de Hongrois furent déçus après la mise en place de l’économie de marché et du système de l’ouest. Aujourd’hui encore, il existe une ambivalence du sentiment envers l’Union Européenne. Notre gouvernement, notamment, n’a pas une très bonne image des institutions européennes.

Je pense que l’Europe a toujours eu une image positive pour les Hongrois, mais il y a toujours eu une ambivalence au sein de cette image. Cette méfiance à l’égard de l’Europe est liée à la place de la Hongrie, la proximité de l’Orient, mais aussi à l’importance du nationalisme hongrois.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de  votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

 

D’après moi, les leaders politiques actuels et leur discours doivent être distingués de la réalité nationale. Il y a phénomène notable, c’est le manque d’intérêt de la population pour les élections européennes. C’est un phénomène répandu, mais pas au sein des pays récemment intégrés à l’Europe. Il s’agit, ici, plus d’un manque d’intérêt que d’un véritable euroscepticisme. Il y a une forme de paresse par rapport aux devoirs citoyens en Hongrie. Cela ne doit pas occulter le fait que la population a majoritairement une opinion positive de l’Union Européenne et de ses actions. Le sentiment général est favorable, et la population considère comme naturel de faire partie de l’Union Européenne.

Le gouvernement actuel se définit comme « euro-réaliste ». Il considère que le fait de faire partie de l’Union Européenne ne signifie pas qu’il ne faut pas rester critique par rapport à Bruxelles. Cela entraîne souvent des positions extrêmes. Il faut aussi noter une proximité, à l’heure actuelle, avec l’Autriche et la Russie. L’euroscepticisme du gouvernement est fortement lié, cela dit, à la crise économique actuelle. Il dépend de la conjoncture, et ne représente pas un courant profond en Hongrie. La situation changera quand la situation sera plus favorable.

 

 

 

.

Université Budapest Officielle

.

Post a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *