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LETTONIE

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By on Mai 15, 2014 in Interviews | 0 comments

LA LETTONIE ET L’EUROPE

VUES PAR :

AIVARS STRANGA

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Interview Aivars Stranga

Victor et Louis avec l’historien letton Aivars Stranga

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Aivars Stranga est un historien et professeur d’histoire letton, il dirige le département d’histoire et de philosophie de la faculté de l’Université de Lettonie. C’est un spécialiste de l’histoire contemporaine de la Lettonie et de l’Europe de l’Est.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Il y a environ mille ans, il n’y avait pas de ville à proprement parler, simplement des groupes de personnes installées ici. Il n’y avait pas encore d’architecture, le christianisme n’était pas encore implanté, et la population était en grande majorité analphabète.

Le premier évènement important date donc d’il y a environ 1000 ans, lorsque fut créé l’Etat médiéval de Livonie, dont le nom est issu de la tribu des Lives. Il a été créé par trois acteurs principaux : d’abord des évêques essentiellement issus d’Europe de l’Ouest, notamment du Saint Empire Germanique, puis par des Croisés, et enfin par des hommes d’affaire venus de villes germaniques telles que Brême ou Lubeck. Ils ont apporté des changements radicaux, à commencer par la création de l’Etat médiéval lui-même, non seulement en Lettonie, mais aussi en Estonie, au sein d’une Confédération de cinq Etats, où ils importèrent le catholicisme, qui remplaça l’orthodoxie. Ils ont construit des cités, et ont alphabétisé la population. Ils ont intégré ces cités à la Hanse, cette association de villes marchandes de l’Europe de Nord, qui était l’ancêtre médiéval de l’Union européenne. Le marché libre s’est développé entre les différentes cités. Cela a changé la vie des habitants de ce territoire.

La Lettonie, comme l’Estonie, sont de minuscules nations, comptant à peine plus d’1 million d’habitants. La Confédération de Livonie, pendant 350 ans, n’eut qu’un seul territoire, et les populations qui y vivaient n’obéissaient qu’aux règles d’une seule fédération. Les pays Baltes n’étaient pas divisés. Avant la création de cette confédération, il y avait plusieurs tribus distinctes. Cette Confédération de Livonie a, donc, été la première rencontre de la Lettonie avec l’Europe.

Le deuxième évènement crucial dans l’histoire du pays arrive bien plus tard, au milieu du XIXème siècle, il s’agit de l’invention de la nation lettone. Nous avons souvent l’impression erronée que le concept de nation existe depuis toujours, mais en réalité c’est une invention très tardive. La nation est un concept inventé de toutes pièces par les intellectuels. Le concept de nation française est peut-être plus vieux, mais celui de nation en Lettonie n’existe que depuis 150 ans. Jusqu’en 1862, nous n’avions même pas encore le nom de « Lettonie », même le nom fut inventé.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

La première personnalité importante correspond à la création de la Confédération de Livonie. Celle-ci fut construite par de nombreuses personnes, mais l’évêque Albert de Buxhoeveden a eu un grand rôle. Il a donné son nom à beaucoup de rues, d’hôtels et de bâtiments à Riga. C’était un évêque venu de Brême, à qui le pape avait confié la mission de venir évangéliser ce territoire et de créer un Etat. Il combinait beaucoup de qualifications différentes.

C‘était d’abord un évêque très compétent dans son entreprise d’évangélisation. Deux évêques étaient venus avant lui et avaient été assassinés. De plus, c’était un chef de guerre hors pair. Il est venu avec une petite armée, très préparée, et réussit à vaincre les différentes résistances grâce à sa stratégie. Enfin, c’était un diplomate très compétent. Il réussit à diviser les tribus locales et à les monter les unes contre les autres, puis a les évangéliser une par une. Il est finalement resté trente ans en Livonie.

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Statue d'Albert de Buxhoeveden (cathédrale luthérienne de Riga)

Statue d’Albert de Buxhoeveden (cathédrale luthérienne de Riga)

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Le deuxième personnage majeur, à mes yeux, est plutôt un ensemble : le mouvement des « Jeunes Lettons », qui est à l’origine la nation lettone. En 1850, une jeune génération éduquée, diplômée de l’université protestante, a émergé. Ils ont modernisé et réinventé la langue, introduit les débats politiques, la notion d’affaires étrangères et celle de libéralisme… Ensuite, ils ont inventé le nom « Lettonie » en 1862, car avant cette date, le pays avait plusieurs noms. Ils ont inventé le mythe national, un récit historique simplifié qui expliquait comment était née la nation lettone. Ce mythe se divisait en trois parties : Une période harmonieuse précédant la création de la Livonie, où les populations vivaient libres et en paix, suivie d’une période de 700 années d’esclavage après l’arrivée des Allemands. Et enfin, le réveil national, porté par les vrais Lettons. Ce mythe a rencontré un fort engouement populaire.

Ils ont ensuite crée différents réseaux de sociétés, où les Lettons pouvaient débattre d’histoire, de littérature… Puis ils ont créé l’hymne national, qui est devenu aujourd’hui « Dieu, bénis la Lettonie». Enfin, ils ont crée une épopée nationale, à l’image de La Chanson de Roland en France, qui raconte de quelle manière les Lettons ont combattu l’envahisseur allemand.

En trente ans, de 1850 à 1880, cette jeune génération a donc entièrement crée la nation lettone. Ce fut crucial pour la suite, car la russification a commencé juste après. Seulement la nation était déjà crée, et ce fut donc un échec. Si celle-ci avait eu lieu vingt ans plus tôt, il est très probable qu’aujourd’hui la majorité des Lettons seraient russifiés, et parleraient russe.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Le premier évènement crucial a été le mouvement de déplacement des populations baltes sur les bords de la Mer Baltique. Il est encore difficile aujourd’hui de savoir d’où venaient ces populations. Nous sommes considérés comme des Européens, mais nous ne savons pas de quelle partie de l’Europe nous venons ; et il est même possible que nous soyons originaires d’Inde. En revanche, nous savons qu’il y a 2000 ans, nous vivions sur un territoire correspondant à une partie de l’actuelle Russie et de l’Ukraine.

Au VIème siècle après Jésus-Christ, les Slaves, qui étaient bien plus nombreux, ont commencés à émigrer vers l’Ouest, et ont repoussés les Baltes vers la mer. Seulement ces territoires de l’Ouest étaient déjà occupés par les peuples finno-ougriens. Les Lettons ont donc eux-mêmes repoussé ces populations vers le Nord, soit l’actuelle Estonie. Ils se sont alors implantés sur le territoire de l’actuelle Lettonie, de la Lituanie et de l’ancienne Prusse.

Puis il y eut un deuxième déplacement de population crucial, et beaucoup plus pacifique que le premier, ce fut celui des Germains vers l’Est. C’est avec ce mouvement qu’ont été crée les cités telles que Riga, et c’est ce mouvement qui a importé le Christianisme. Malheureusement, c’est aussi en raison de ce mouvement latent que la Lettonie a connu la Seconde Guerre Mondiale, l’Holocauste, et les tragédies orchestrées par Hitler. Ensuite, à l’Est, la Lettonie a été victime de Staline et les déportations.

C’est un miracle que la Lettonie, comme l’Estonie, ait survécu, de si petites nations, aussi peu densément peuplées. Les Lettons ont réussit à éviter l’assimilation. En cela, nous avons un point commun avec les Juifs. Grâce à l’histoire, aux Lettons qui ont mis le pays à l’écart de la domination allemande et prussienne, peu de colonisateurs sont venus envahir ce territoire.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Jusqu’à la génération des « Jeunes Lettons », les Lettons n’avaient quasiment aucune véritable représentation de ce qu’était l’Europe et ce qui ne l’était pas.

L’Europe a été vue de différentes manières selon les différentes franges de la population. Pour certains, et notamment les paysans, l’Europe avait surtout apporté l’esclavage à la fin du XVème siècle. D’autre part, l’Europe a apporté le protestantisme qui a eu un rôle considérable pour la population. Riga était très proche des Germains du nord. En conséquence, les intellectuels ont commencé à écrire des ouvrages en letton. Les Jésuites ont, eux aussi, eu un grand rôle dans notre perception de l’Europe, car ils voulaient combattre le protestantisme. C’est ainsi que beaucoup de livres de la Contre-réforme ont été écrit en letton également.

Un autre évènement est particulièrement important pour notre perception de l’Europe. Jusqu’à la fin du XVIIème siècle, le pays était évangélisé, mais cela restait très artificiel car il n’y avait pas de traduction de la Bible en letton. Pendant la deuxième moitié du XVIIème siècle, la Lettonie était sous la nouvelle influence du royaume de Suède, et les Suédois ont beaucoup aidé à la construction d’écoles. C’est pendant cette période que la Bible a été traduite en letton. Ce fut révolutionnaire, car les Lettons pouvaient comprendre les textes et devenir des véritables chrétiens. Beaucoup de paysans ne possédaient qu’un seul livre : la Bible. Le pasteur luthérien Johann Ernst Glück a été le premier traducteur de la Bible en letton, et celle qui est utilisée aujourd’hui n’est que la seconde version de cette première traduction.

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Johann Ernst Glück

Johann Ernst Glück

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V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

A vrai dire, je ne me soucie pas tellement de l’image ni du rôle que nous avons au sein de l’Union Européenne, qui est proportionnel à la quantité de nos ressources et à la taille de notre pays. En revanche je pense qu’il y a deux points essentiels sur la situation de la Lettonie aujourd’hui.

Le premier c’est que nous sommes un pays très pauvre. Nous serions le plus pauvre de toute l’Union européenne, s’il n’y avait pas la Roumanie et la Bulgarie. Beaucoup de Lettons ne peuvent pas profiter des possibilités offertes par l’Union européenne car ils sont trop pauvres pour cela. Notre première tâche est donc d’éradiquer cette immense pauvreté, notamment pour les personnes âgées, qui touchent une retraite d’à peine 300 euros par mois. Nous savons bien que nous n’atteindrons jamais le niveau de richesse de la France par exemple, mais nous désirons avoir un niveau de vie décent.

L’autre problème, dû à notre passé d’occupation, est que nous avons beaucoup de divisions ethniques internes. Avant la Seconde Guerre Mondiale, nous avions des minorités, mais elles représentent aujourd’hui plus de 10 % de la population : Juif, Allemands, Lituaniens, Estoniens, Russes… Cette diversité crée des situations compliquées. Aujourd’hui à Riga, la moitié de la population n’est pas lettone. Le grand défi aujourd’hui est donc de réussir à intégrer ces populations à la société. Nous ne voulons pas les assimiler s’ils ne veulent pas, mais nous devons les intégrer. Ce problème est devenu encore plus urgent maintenant qu’apparait une Russie particulièrement belliqueuse et agressive. La Lettonie est encore un pays pacifique, sans chauvinisme ni affrontements dans la société civile. Mais il est très possible qu’une frange de la population russophone se coupe de notre société pour se tourner entièrement vers la Russie. Il faut donc faire un effort de cohérence. De plus la Lettonie a une situation démographique désastreuse, avec des mouvements d’émigration massifs. Nous avons donc besoins de tous nos citoyens, de toutes les minorités, pour recréer une société nouvelle et pacifique.

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