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MALTE

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By on Mar 16, 2014 in Interviews | 0 comments

MALTE ET L’EUROPE

VUES PAR:

DOMINIC FENECH  

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Interview Fenech

Louis et Victor aux côtés de l’historien maltais Dominic Fenech   

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Dominic Fenech est un historien maltais, directeur du département d’Histoire de l’Université de Malte – La Valette. Il est aussi doyen de la faculté des Arts de l’Université de Malte – La Valette. Il est titulaire d’un PHD de l’université de Oxford, et il a mené des recherches au sein du centre de recherches internationales de la London School of Economics.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les évènements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Il faut, évidemment, citer l’indépendance de Malte. Malte a été sous le régime colonial de plusieurs pays, et n’a été qu’indépendante en 1964. Les Anglais sont arrivés en 1800 et ont pris le contrôle de l’île, jusqu’en 1964. Malte a donc quasiment toujours été sous domination étrangère.

L’indépendance en 1964 a donc été une rupture importante dans notre histoire. Cependant,  même si l’île était censée être indépendante dès cette date, le gouvernement avait passé un accord de défense avec la Grande-Bretagne, qui stipulait que la défense de Malte devait toujours être entièrement gérée par les anglais. Il restait de ce fait une présence militaire anglaise conséquente sur l’île. De plus, la reine d’Angleterre était encore la reine de Malte. Il faut ajouter que des milliers de maltais dépendaient encore professionnellement de l’Angleterre. En un sens, nous étions indépendant politiquement mais d’un point de vue économique et militaire nous étions toujours très dépendants de l’ancienne puissance coloniale.

En 1974, nous avons changé la Constitution et nous sommes devenus une République. A cette date, la reine d’Angleterre n’était plus la reine de Malte. C’est donc une date importante également, plus symbolique, mais qui a consolidé l’idée de l’indépendance. Ensuite en 1979, ce fut la fin de la présence militaire britannique sur l’île. Nous avons appelé cette date «Freedom Day».

Nous pouvons donc dire que nous avons deux dates d’indépendance à Malte : la date de l’Indépendance et le «Freedom Day». Lors de l’Indépendance, nous nous sommes politiquement libérés du contrôle anglais ; et à partir du «Freedom Day», nous nous sommes libérés de toutes les autres formes de dépendance vis à vis de la Grande-Bretagne.

Ce n’était pas très controversé parce que l’ensemble du gouvernement et l’opposition ont voté en faveur de la République. Il y a deux grands partis politiques à Malte : le Parti Nationaliste et le Parti Travailliste. En 1964, c’était un gouvernement nationaliste qui a obtenu l’indépendance politique alors le parti travailliste s’opposait à cette mesure, car selon eux, ce n’était pas une véritable indépendance. Ensuite, ce fut sous le gouvernement travailliste, en 1979,  que la présence militaire anglaise a pris fin.

Il y a également d’autres dates célébrées : l’avènement de la République en 1974, mais aussi Juin 1919, qui est la date de la répression d’émeutes antibritanniques par les forces d’occupation, et qui reste un symbole des velléités indépendantistes de la population maltaise.

Selon moi, la journée de l’Indépendance et le «Freedom Day» sont tous les deux extrêmement importants. Dans les 500 dernières années, la seule raison pour laquelle les forces étrangères étaient intéressées par Malte, c’est pour la position stratégique de l’île, surtout depuis le XVIème siècle, car Malte était la forteresse des chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean (1), qui constituait la frontière entre l’ouest chrétien et l’est musulman. Mais nous y reviendrons.

Il faut noter que la puissance étrangère qui dominait Malte a toujours du dépenser beaucoup d’argent pour faire de l’île une arme de guerre efficace. De plus en plus de gens sont devenus dépendants professionnellement des besoins en défense d’une puissance coloniale. C’était déjà vrai à l’époque des chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean, de 1530 à 1793 ; et ça l’est resté sous la domination britannique, de 1800 à 1964. La Grande-Bretagne était une des grandes puissances mondiales au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et Malte était sa base en Méditerranée. Au cours de cette période, notre économie est devenue presque entièrement dépendante des dépenses pour la défense et les intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne.  Les modes de vie des maltais étaient étroitement liés à des décisions sur lesquelles ils n’exerçaient aucun contrôle.  S’il y avait une guerre ou une menace de guerre, les Britanniques investissaient toujours plus d’argent dans la défense et de plus en plus de gens devenaient dépendants de ces dépenses. A l’inverse, une période de paix entraînait une chute de l’activité.

Un grande partie des Maltais étaient alors des dockers, des ouvriers portuaires: ils réparaient, et préparaient les navires. C’était une activité importante car tous les navires britanniques de la mer Méditerranée étaient concentrés ici. Nous avions donc ce qu’on peut appeler une «mono économie». Il y avait un secteur qui était tellement essentiel que tout le reste en dépendait. Mais l’économie maltaise ne pouvait pas se reposer sur ce secteur, car il changeait en fonction des décisions prises sur le plan international. Quand nous disions que nous n’étions pas indépendants, ce n’était donc pas seulement d’un point de vue politique, c’était aussi et surtout d’un point de vue économique.

Cela a crée une situation étrange car quand la Grande-Bretagne et  la France se sont progressivement séparés de leurs empires coloniaux après la Seconde Guerre mondiale, notamment parce que les populations réclamaient leur indépendance ; les Maltais avaient peur  que le départ des Britanniques entraîne de graves troubles économiques.

Accorder l’indépendance ne signifiait pas un départ pur et simple des troupes anglaises du territoire maltais, la Grande Bretagne devait nous aider à diversifier notre économie avant de partir. Les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale furent donc une période de migrations en masse, d’incertitudes, d’opposition avec l’Angleterre, non pas parce que nous voulions qu’ils partent, mais parce que nous voulions qu’ils nous aident avant leur départ.

Voilà pourquoi il y a cette controverse entre le jour de l’Indépendance et «Freedom Day». Les deux sont intimement liés, mais l’Indépendance est un succès du Parti Nationaliste, considéré par les Travaillistes comme incomplet. Ces derniers mettent donc en valeur le « Freedom Day », qui est en quelque sorte une seconde libération de l’île.

 

 II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

Le premier, c’est Mikiel Anton Vassalli. C’était un écrivain et un linguiste qui a vécu entre 1764 et 1829. Il a été très marqué par le Révolution Française. Il pensait que Malte devait rattraper son retard. C’était un grand linguiste qui a énormément fait pour la langue maltaise. Cette langue est, d’ailleurs, très importante pour nous, car notre identité repose en grande partie sur son existence. C’est un mélange de langues européennes et arabes. Vassalli croyait en cette langue, alors qu’à son époque, les élites parlaient italien à Malte.

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Mikiel Anton Vassalli

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Il faut aussi citer Manwel Dimech, qui vécu entre 1860 et 1921. C’est un des premiers à avoir sérieusement envisagé l’indépendance maltaise. Il a cru très tôt à l’importance de la langue maltaise, car il était écrivain et poète. Il a eu un grand rôle pour la fierté nationale du pays, notamment parce qu’il remettait en question les motivations réelles de britanniques à Malte. Il est mort en exil en Egypte parce qu’il avait fait une erreur tactique : il s’est opposé aux Anglais, il s’est opposé à l’église, aux personnes les plus importantes de Malte…

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Manwel Dimech

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En suivant cette idée des personnes visionnaires, dont le rôle fut important pour la consolidation de l’idée de nation maltaise, il faut évoquer Dom Mintoff, un homme politique infatigable, qui fut celui qui a le plus marqué Malte après la Seconde Guerre mondiale. C’est lui qui a défendu l’idée selon laquelle l’indépendance de Malte passait par une indépendance économique. Il faisait partie de ceux qui critiquaient l’indépendance de 1964, et les accords financiers et militaires avec l’Angleterre. Il a aussi dû s’opposer aux anciennes élites, à l’église pour obtenir la véritable indépendance de Malte. Pendant deux élections, certains prêtres disaient à leurs fidèles que s’ils votaient pour Dom Mintoff et son parti, ils commettraient un péché mortel… Il a survécu à tout ça et il s’est toujours battu pour l’indépendance maltaise. C’était un socialiste, qui a introduit l’Etat-providence à Malte avec l’objectif d’obtenir une société plus égalitaire.

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Dom Mintoff

Dom Mintoff

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Ces trois personnes avaient une véritable vision de ce que ce pays devait être. Ils ont tous les trois agi sous une domination étrangère, ce qui est très important.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Il faut d’abord citer un événement décisif en 1565 : la fin du siège ottoman de Malte, nommé le Grand Siège. C’est une date cruciale en terme d’identité car elle a déterminé notre position politique, l’inscription de Malte dans une l’Europe chrétienne de l’ouest vis à vis de l‘est musulman. La première fois que cette date du 8 septembre 1565 a été admise comme la journée nationale pour Malte, c’était en 1922 quand l’île a eu, pour la première fois, son propre gouvernement. Pourquoi cette date spécifiquement?  Déjà parce qu’il y a une dimension héroïque certes, mais surtout parce que cette date a scellé l’appartenance de Malte à l’Europe chrétienne de l’ouest. 

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Les armoiries de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui contrôla Malte de 1530 à 1798 

 

Je ne porte aucun jugement sur ces évènements, savoir si ça a été une bonne chose ou non. C’est arrivé et cela a eu un impact immense sur ce que nous sommes aujourd’hui. Si vous allez à La Valette, vous verrez des églises, et de nombreux héritages artistiques et architecturaux de cette période. C’est une partie importante de ce qu’on pourrait appeler notre « européanisation ». Certes, Malte est en périphérie de l’Europe, c’est une île qui ne fait pas partie du continent, mais Malte reste la dernière frontière de l’Europe avant l’Afrique. Quand les chevaliers de l’ordre de Saint-Jean sont arrivés à Malte en 1530, ils sont restés presque 270 ans et ont rapporté avec eux beaucoup d’influences européennes, d’un point de vue culturel, artistique, mais aussi gastronomique. Les influences étaient très diverses, car ils venaient des différentes parties de la France, de l’Allemagne, et surtout de l’Italie. Malte a alors connu des influences des différentes parties de l’Europe, par ses aristocrates. Il faut imaginer cette communauté, sur une île au milieu de la Méditerranée, qui a soudainement été confronté à la culture, aux mœurs de l’aristocratie européenne. Avant que nous fassions partie de la Sicile, car Malte a été une île sicilienne, au sein de l’Empire Espagnol, les influences extérieures étaient très réduites ici. Ce sont les Chevaliers de l’ordre de Saint-Jean qui ont connecté Malte à l’Europe.

L’arrivée des anglais en 1800 est, elle aussi, décisive. C’est un évènement qui a eu un grand impact sur l’île. Mais il faut aussi citer la présence française entre 1798 et 1800. Paradoxalement, la présence française a été marquante non pas en raison de ce qui s’est passé, mais plutôt de ce qui ne s’est pas passé. Napoléon a pris l’île très facilement, il est resté seulement six jours. Il a essayé d’imposer les réformes de la Révolution Française à Malte. Son ambition était, évidemment, de changer la société pour l’intégrer à l’Empire. Cependant les Maltais ont résisté à ces réformes, notamment en raison de la place de l’Eglise et de la religiosité des habitants de l’île. Cela a facilité la conquête de l’île par les anglais. C’est une pause entre deux grandes colonisations de l’île, qui est révélatrice du rapport de Malte à l’Europe.

Un autre évènement européen qui eu un grand impact sur l’île fut la Seconde Guerre mondiale. Malte a eu un rôle très largement supérieur à ce que sa taille et sa puissance laissaient présager. Ce fut un lieu crucial des batailles en Méditerranée, qui a contribué à la défaite des Italiens et des Allemands. Malte a beaucoup souffert pendant la guerre, car son emplacement en faisait le lieu stratégique idéal pour intercepter et bloquer les communications en Méditerranée. Malte a notamment reçu la Croix de Georges pour son rôle pendant la guerre, qui est encore sur notre drapeau aujourd’hui.

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Drapeau Malte

Le drapeau de Malte 

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Au XVIème siècle, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean ont eu un rôle primordial puisqu’ils ont créé un contact permanent entre Malte et l’Europe. L’Europe était vue comme un lieu de création architectural, culturel, intellectuel.

Sous la domination britannique, l’Europe avait une image moins marquante. Malte s’est, d’une certaine manière, éloignée de l’Europe durant cette période. En effet, la culture anglaise est très particulière, et se distingue de celle du reste de l’Europe. La représentation de l’Europe a donc évolué. Néanmoins, l’élite intellectuelle maltaise s’est beaucoup opposée à cette influence britannique, en soulignant la proximité de l’Italie et de sa culture. Cette élite a continué à parler italien, d’ailleurs, pendant tout le XIXème siècle et une grande partie du XXème siècle.  Au cours du XXème siècle, c’est le Maltais qui s’est progressivement imposé, notamment en raison des attaques italiennes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il y a un développement intéressant à ce propos. La Seconde Guerre mondiale joue un rôle décisif dans la mesure où elle donne naissance au monde de la Guerre Froide. Durant cette période, la séparation du monde en deux parties fait qu’on parlait de « l’ouest », qui comprenait les Etats-Unis mais aussi les Etats européens occidentaux. Quand les Anglais ont quitté Malte, deux visions distinctes sont apparues. Le Parti Nationaliste, qui était au pouvoir au moment de l’indépendance, a commencé à voir l’avenir de Malte en lien non plus avec l’Italie mais avec l’Europe toute entière.  Malte devait faire partie de cet « ouest ». Le Parti Travailliste avait une vision différente, il distinguait l’identité maltaise et l’identité européenne. Pour les Travaillistes, Malte était avant tout un pays méditerranéen.

Si vous regardez les années 1960-1970, il y avait deux positions. Les Nationalistes pensaient qu’il était très important de faire partie de l’Union Européenne ; tandis que les Travaillistes estimaient qu’il ne fallait pas s’enfermer d’un coté de la Méditerranée, que Malte constituait une passerelle et ne devait pas choisir.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

Avant que Malte n’intègre l’Union Européenne en 2004, le Parti Nationaliste voulait que le pays s’intègre à la construction européenne à tout prix. Le Parti Travailliste s’y opposait, non pas par refus de l’identité européenne, mais plutôt pour mettre en valeur la culture profondément méditerranéenne de l’île. Malte voulait être un pays neutre au cœur de la Méditerranée.

De nos jours, peu de gens sont hostiles à l’Union Européenne à Malte. Les Maltais sont extrêmement enthousiastes par rapport à l’Europe, ils sont les premiers à suivre les directives et à appliquer les lois. La très grande majorité de la population maltaise s’identifie, se considère comme européenne, malgré la proximité de la Tunisie et de la Libye. Beaucoup de gens pensent que ce serait une bonne chose si nous étions un pont entre ces deux cultures, entre nos deux régions voisines (le nord de l’Afrique et le sud de l’Europe), mais nous nous considérons avant tout comme européens. Cela dépasse le simple fait de faire partie de l’Union Européenne.

 

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Interview Fenech 2

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(1) L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem est l’appellation de l’ordre religieux catholique connu généralement dès le XIIème siècle sous le nom d’ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem. Après son expulsion de Terre sainte, l’Ordre s’installera à Chypre avant de conquérir l’île de Rhodes. Expulsé cette fois-ci de Rhodes, l’Ordre deviendra Prince de Malte grâce à Charles Quint. Avec ses chevaliers, l’Ordre se transforme en une puissance souveraine qui prend de plus en plus d’importance en Méditerranée centrale. Le général Bonaparte expulsera encore le grand maître et les chevaliers de l’île de Malte au nom de la République française.

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