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POLOGNE

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By on Mai 12, 2014 in Interviews | 0 comments

LA POLOGNE ET L’EUROPE

VUES PAR :

DARIUSZ KOLODZIEJCZYK

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Interview Dariusz Kołodziejczyk Officielle

Victor et Louis aux côtés de l’historien polonais Dariusz Kołodziejczyk

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Dariusz Kołodziejczyk est un historien et un professeur d’histoire polonais, il est professeur à l’Université de Varsovie. Il est aussi directeur de l‘Institut d’Histoire de l’Université de Varsovie.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Si on remonte au XVème siècle, la première bataille de Tannenberg le 15 juillet 1410 dans le cadre de la Guerre du royaume de Pologne-Lituanie contre l’ordre Teutonique est un véritable triomphe militaire pour le pays.

On peut aussi évoquer le second siège de Vienne en 1683, car les Polonais sont très fiers du rôle de Jean III Sobieski.

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Jean III Sobieski

Jean III Sobieski

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Quand j’étais à l’école, dans les années 1970, l’année 1939 était particulièrement mise en valeur. L’invasion de la Pologne constitue, en effet, un tournant majeur dans l’histoire récente de notre pays. De même, la conférence de Yalta en février 1945 est très importante. Durant la guerre, l’Insurrection de Varsovie du 1er août au 2 octobre 1944 a marqué les esprits : ce fut un soulèvement armé contre l’occupant allemand. Il s’accompagna de la sortie de la clandestinité des structures de la Résistance ainsi que de l’établissement des institutions de l’État polonais sur le territoire de Varsovie libre. Cet espoir n’a pas duré longtemps, mais il est symbolique de la volonté de résistance du peuple polonais.

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Les dirigeants alliés à la conférence de Yalta (Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt, Joseph Staline)

Les dirigeants alliés à la conférence de Yalta (Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt, Joseph Staline)

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Ensuite, la visite du pape Jean-Paul II du 2 au 10 juin 1979 a un grand rôle symbolique et historique. C’était seulement le deuxième voyage de son pontificat. Cette visite fut un des éléments constitutifs de la naissance d’une véritable société civile en Pologne.

Par ailleurs, Solidarność («solidarité », en polonais) est un évènement qui doit être cité. Dans les années 1980, cette fédération de syndicats joue un rôle clé dans l’opposition au régime de la République populaire de Pologne.

L’entrée dans l’Union Européenne est, elle aussi, décisive pour la Pologne. Mais les vingt dernières années, d’un point de vue économique et social, sont décisives. Il s’agit plus d’une période que d’un évènement en tant que tel. Plusieurs historiens et chercheurs polonais en sciences politiques ont avancé la comparaison entre ces vingt dernières années et le XIVème siècle. Ce siècle marque la période durant laquelle la Pologne s’est le plus rapproché de l’ouest dans son histoire. A l’époque, la peste dévastait l’Europe, mais elle n’a presque pas touchée la Pologne, qui a paradoxalement tiré un avantage du fait d’être difficile d’accès. Pour cette raison, le développement économique et culturel polonais a continué au XIVème siècle, alors que l’Europe subissait de plein fouet l’épidémie. De fait, nous sommes aujourd’hui très proches de l’Europe et de l’ouest, comme la Pologne a pu l’être à la fin du XIVème siècle.

En tant qu’historien, je me dois d’avoir une position critique sur les évènements. Depuis vingt ans, l’idée d’une ère post nationale semblait plausible. Les récents évènements en Crimée ont rendu cette idée caduque. Vous savez, quand je me promène dans Varsovie avec mon fils et que je lui montre les immeubles, les lieux qui ont été détruits pendant la Seconde Guerre mondiale, il me demande souvent s’il est encore possible qu’une guerre ait lieu en Pologne. Je lui ai toujours répondu non, et aujourd’hui je ne peux plus en être aussi sûr. Cette situation prend une autre dimension en Pologne, justement à cause des évènements que je viens d’évoquer.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

Jean Sobieski est très important. C’est un héros polonais qui a marqué le XVIIème siècle, et cela dépasse largement le siège de Vienne en 1683. C’était un homme très complexe, qui écrivait très bien en plus de sa fonction politique. Il parlait plus de quatre langues, dont le turc, car il avait reçu une éducation complète et exigeante.

J’ai fais partie, il y a quelques années, de la rédaction d’un manuel scolaire. Parmi les différentes directives, il y en avait une qui nous demandait de ne plus nous concentrer uniquement sur les guerriers célèbres de l’histoire polonaise. L’idée était de trouver des personnages importants qui renvoient une image plus pacifique. Dans cet ordre d’idée, Nicolas Copernic occupe une place essentielle. Evidemment, même s’il était un sujet loyal du roi polonais, la langue maternelle de Copernic était l’allemand, et il écrivait en latin, ce qui était normal au XVIème siècle. C’est un personnage typique du Moyen-âge en Europe de l’est.

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Copernic

Nicolas Copernic

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Le personnage suivant que j’aimerais citer est bien connu des Français : il s’agit de Marie Curie. C’est un personnage singulier, car elle a été naturalisée française. Marie Curie a reçu, avec son mari, un prix Nobel de physique en 1903 (partagé avec Henri Becquerel) pour leurs recherches sur les radiations. En 1911, elle obtient le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium, ce qui fait d’elle la seule femme à avoir reçu deux prix Nobel et la seule parmi tous les lauréats à avoir été récompensée dans deux domaines scientifiques distincts.

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Maria Salomea Skłodowska Curie

Marie Curie, née Maria Salomea Skłodowska

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Je voudrais aussi ajouter les milliers de personnes qui ont sauvé des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Ils sont symbolisés par Irena Sendlerowa. Les Polonais qui ont agi comme elle prenait des risques énormes. Tout d’abord, parce qu’ils n’étaient pas nombreux, au-delà de la collaboration effective, les historiens ont découvert plusieurs cas de chantage de la part de voisins polonais envers des familles juives. Par ailleurs, d’après la loi allemande en vigueur, pour avoir cacher des juifs, ou même pour n’avoir simplement pas dénoncer ceux qui les cachaient, vous étiez condamné à mort, ainsi que votre conjoint et vos enfants…
 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Avant d’évoquer les évènements du XXème siècle, qui placent la Pologne au cœur de l’histoire européenne, il faut souligner l’importance de la christianisation de la Pologne. Mieszko Ier a placé la Pologne sous la protection de l’Église à la fin du Xème siècle, afin d’écarter la suzeraineté allemande.

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Mieszko Ier

Mieszko Ier, premier duc de Pologne (935 – 992)

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La Pologne connaît un destin paradoxal par rapport à l’histoire européenne. La Première Guerre mondiale, évènement dramatique pour l’Europe, a permis à la Pologne de retrouver son indépendance.

L’année 1939 est décisive. L’invasion de la Pologne est un évènement décisif de l’histoire européenne et mondiale. La réaction des alliés européens de la Pologne est un sujet complexe. Vous savez, on ne blâme pas son ennemi après une attaque, parce qu’on n’attend rien de lui. De ce fait, plutôt que l’Allemagne nazie ou l’URSS, c’est la France qui a été blâmée ici après cette attaque. Le manque de soutien des Français a été longtemps souligné. Mais quand on connaît l’histoire européenne, et qu’on ne reste pas enfermé dans son histoire nationale, on sait à quel point la Première Guerre mondiale a été terrible pour la France. Et cela explique en partie le comportement des Français à la fin des années 1930.

En 1945, la conférence de Yalta décide le déplacement de la Pologne vers l’ouest : elle cède des territoires à l’URSS et reçoit en compensation des territoires enlevés à l’Allemagne. C’est un évènement majeur pour l’histoire européenne et polonaise.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Il y a une théorie, en sciences politiques, qui expliquent que ceux qui vivent dans des Etats marginaux développent leur identité plus tôt que ceux qui vivent dans des Etats au centre d’un espace. Cela vaut aussi pour le sentiment national. Au XVIème siècle, l’influence de l’Europe chrétienne faisait qu’on trouvait déjà des intellectuels en Pologne qui s’identifiait comme européens. Cela fonctionnait surtout en lien avec l’Eglise, puisqu’il fallait se différencier des orthodoxes.

Même si les Polonais se sentent depuis longtemps européens, il y a aussi eu dans l’histoire un sentiment d’infériorité. Ce sentiment consiste à penser qu’il faut que les Polonais prouvent qu’ils sont réellement européens. Il y a un décalage intéressant, qu’on pouvait observer durant la deuxième moitié du XXème siècle. Pour les pays d’Europe de l’ouest, la question de savoir si les pays de l’est, comme la Pologne, faisaient partie de l’Europe se posait. Alors que si vous allez dans des pays plus lointains, l’appartenance de la Pologne à l’Europe est évidente.

L’historienne bulgare Maria Todorova écrit quelque chose de très intéressant à ce propos. Elle raconte que les Bulgares se considèrent comme européens, évoquent le fait d’avoir défendu l’Europe contre les Ottomans. Mais ils utilisent aussi l’expression « je vais en Europe » quand ils doivent se rendre à Paris ou dans d’autres villes de l’ouest. Ils sont européens, mais ils vont en Europe, il y a là un paradoxe. En Pologne, personne ne dit qu’il va en Europe quand il va à Paris, on parle plutôt d’aller à l’ouest. Néanmoins, cela recouvre une réalité qui concerne beaucoup de pays d’Europe centrale par rapport à leur identité.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

J’espère que l’image de la Pologne s’améliore. Pendant longtemps, le pays a été considéré comme un endroit désorganisé, peu développé. L’image du plombier polonais en France est, par exemple, très marquante. Mais je pense que cela s’améliore, que la Pologne occupe une place plus naturelle au sein de l’Europe. Le pays sort peu à peu de son image de martyr du XXème siècle.

Les différences s’atténuent, c’est un des miracles de ces vingt dernières années, même si la Pologne garde une mémoire particulière par rapport aux évènements du XXème siècle, comme la Seconde Guerre mondiale. La Pologne a pratiquement disparue à l’époque, ce qui fait que nous avons une conception du monde spécifique.

L’actualité inquiète les Polonais. Un récent sondage a montré que près de 50% des Polonais ont peur de la Russie à l’heure actuelle. La peur de l’Allemagne s’est dissipée, mais celle de la Russie augmente tous les ans. Ce qui se passe en Ukraine rappelle des souvenirs douloureux, inquiète la population. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale joue un rôle important. L’occupation nazie a donné lieu à des discussions importantes, il y a vingt ans. C’est une des chances de la Pologne qui a su affronter la réalité. Le problème, c’est que la relation entre la Pologne et le passé soviétique faisait qu’il était impossible de parler du massacre de Katyń (1). Tout le monde connaissait ces évènements, mais ce n’était écrit nulle part. Ce n’était pas étudié, pas évoqué.

Il ne s’agit pas d’accuser les Russes d’aujourd’hui de crimes qui ont eu lieu en 1940. Il s’agit de reconnaissance. Encore une fois, si vous voulez être fier d’un passé glorieux, il faut assumer les erreurs commises. Je ne peux être fier d’appartenir à la nation de Frédéric Chopin, de Marie Curie, que si j’accepte d’assumer les évènements qui ont touché la communauté juive polonaise durant la Seconde Guerre mondiale.

 

 

(1) Le massacre de Katyń est l’assassinat de plusieurs milliers de Polonais (essentiellement des personnalités, des officiers, mais aussi des étudiants (officiers de réserve), des médecins, des ingénieurs, des professeurs et des membres des élites polonaises considérées comme hostiles à l’idéologie communiste) par la police politique de l’Union soviétique (le NKVD) au printemps 1940 dans la forêt de Katyń, village russe proche de Smolensk et de la frontière biélorusse.

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