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ROUMANIE

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By on Avr 5, 2014 in Interviews | 0 comments

LA ROUMANIE ET L’EUROPE

VUES PAR:

FILIP-LUCIAN IORGA 

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Iorga interview

Louis et Victor aux côtés de l’historien roumain Filip-Lucian Iorga  

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Filip-Lucian Iorga est un historien et homme de lettres roumain. Il est diplômé de la Faculté d’Histoire de l’Université de Bucarest et de l’université de la Sorbonne Paris-IV. En 2011, il est devenu docteur en histoire de l’Université de Bucarest.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

 

La question évoque les événements « considérés comme les plus marquants », donc ceux qui sont les plus populaires. Je vais donc vous parler des moments considérés comme fondateurs, qui sont enseignés à l’école en Roumanie. Le premier qu’il faut citer, c’est l’occupation romaine. Pour le discours national roumain, il s’agit du début de notre histoire, de nos racines. Il faut aussi évoquer les Daces, qui étaient d’origine Thrace, et qui étaient alors la population roumaine. Ils occupent une place importante, au même titre que les Romains. Les guerres daciques de l’empereur Trajan, en 101-102 et en 105-106, et son opposition avec le roi dace Décébale sont fondamentales. Elles débouchent sur une occupation romaine de près de 170 ans. Même s’ils n’occupent pas toute la Roumanie actuelle, la romanisation du pays fut extrêmement répandue. Ce qui est d’ailleurs surprenant, c’est que sur une période historique relativement courte, les Romains ont eu un impact très important. Pourtant, il faut noter une grande réutilisation des Daces dans certaines théories nationalistes, qui en font par exemple les ancêtres de Romains !

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Trajan

L’empereur romain Trajan

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Après l’occupation romaine, le deuxième événement que je dois évoquer, c’est la formation des Etats médiévaux. Les principautés médiévales roumaines n’apparaissent que dans la première moitié du XIVème, ce qui est tard par rapport à nos voisins Bulgares, Serbes ou encore Hongrois. La Valachie gagne son autonomie en 1330 après une bataille contre le roi de Hongrie ; et la Moldavie devient autonome en 1359. C’est la naissance des principautés roumaines.

Un autre moment très valorisé dans le discours national et identitaire roumain, c’est l’année 1600. C’est la première union entre les trois grandes régions historiques de la Roumanie : la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie. Cette dernière faisait encore partie du royaume hongrois jusqu’à cette date. Un prince valaque réussit alors à conquérir les deux régions voisines. Cette unification est considérée par les nationalistes comme la naissance de la nation roumaine, ce qui est évident discutable d’un point de vue purement historique. Il s’agit principalement d’une conquête médiévale, comme il en existe beaucoup.

Ensuite, les révolutions de 1848 constituent un évènement majeur de l’histoire roumaine. Que ce soit en Moldavie, en Transylvanie ou en Valachie, on assiste à une manifestation de l’identité roumaine. Les revendications des révolutionnaires de chacune des régions sont similaires, on assiste à l’apparition d’une conscience du fait d’être roumain.

En 1859, c’est l’unification de la Moldavie et de la Valachie grâce au prince Alexandre Jean Cuza. C’est une élection des boyards (1) des deux principautés, qui profitent de la situation internationale. Puis, la guerre d’indépendance s’achève le 10 mai 1877. C’est la date de la proclamation de l’indépendance de la Roumanie, qui était alors une province de l’empire Ottoman.

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Alexandre Jean Cuza

Le prince Jean Cuza 

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Il faut aussi citer l’année 1918. La fin de la Première Guerre mondiale marque la naissance de la Grande Roumanie, qui regroupe toutes les provinces historiques dans un seul et même pays. La fête nationale roumaine est le 1er décembre pour rappeler l’union de la Transylvanie avec le reste du pays, et l’apogée de la Grande Roumanie.

Par la suite, le destin du pays bascule en 1947. Le 30 décembre 1947, c’est la fin du processus qui place la Roumanie dans le monde communiste. C’est l’abdication du roi Michel Ier. En suivant cette idée, la chute du régime communiste en 1989 est décisive pour l’histoire de la Roumanie. Certains parlent de la révolution, d’autres estiment qu’il s’agissait d’un coup d’Etat : une vision objective montre que la réalité recouvre en partie ces deux appellations. La révolution populaire contre le communisme a bien lieu, mais on assiste aussi à un coup d’Etat coordonné par certains anciens communistes roumains. Ceux sont eux qui prennent le pouvoir politique mais aussi une grande partie du pouvoir économique…

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme  les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

 

En Roumanie, il y a une véritable lutte pour construire l’histoire nationale. Le choix des personnages marquants peut construire une histoire victorieuse et digne ; mais peut aussi faire apparaitre une histoire honteuse en mettant en valeur d’autres acteurs. Je fais ici une sélection très classique.

Il faut d’abord évoquer Trajan et Décébale, considérés comme les pères de la nation roumaine. C’est une construction mythologique. Dans le récit national traditionnel, la nation roumaine nait de la conquête romaine, et ces deux ennemis symbolisent cette idée. Trajan est un héros civilisateur, tandis que Décébale symbolise la gloire des Daces. Ceaușescu  encourageait, pendant son régime, la construction d’une histoire qui mettait en valeur les Daces.

Les autres pères fondateurs sont les créateurs des principautés médiévales, Basarab Ier d’Arges en Valachie et Bogdan Ier le Fondateur pour la Moldavie. Ils ont une très grande importance.

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Basarab_I_of_Wallachia

Basarab Ier d’Arges

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Bogdan Ier

Bogdan Ier le Fondateur

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Pendant la période de lutte contre les Ottomans, trois grandes figures nationales se distinguent. Etienne III de Moldavie, dit Etienne le Grand, a lutté contre les Turcs durant la deuxième partie du XVème siècle, il a bâti de nombreux monastères, notamment ceux du nord de la Moldavie qui sont inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Il reste une légende très populaire en Roumanie. C’est d’ailleurs un saint de l’église orthodoxe.

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Etienne le Grand

Etienne III de Moldavie

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Ensuite, il faut citer le prince de Transylvanie Jean Hunyadi. Il a aussi vécu au XVème siècle, il fut régent de Hongrie et a beaucoup participé à la lutte contre l’empire Ottoman. Son fils fut notamment roi de Hongrie. Pour l’histoire nationale roumaine, c’est un véritable héros.

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Jean Hunyadi

Jean Hunyadi

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La troisième figure de ce trio médiéval est lui aussi un guerrier. C’est Michel le Brave qui réussit en 1600 l’union entre les trois principautés en 1600. Il reste un des personnages le plus marquants de l’imaginaire national, sa statue se trouve d’ailleurs en face de l’université de Bucarest aujourd’hui.

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Michel le Brave

Michel le Brave

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Après ces trois militaires, il faut ajouter un administrateur, Constantin II Brâncoveanu qui a régné en Valachie à la fin du XVIIème siècle. Nous fêtons cette année les 300 ans de sa mort à Constantinople. Il était très riche, et a beaucoup financé des constructions, entrainant le premier style architectural national qui porte son nom.  C’est un martyr de la religion orthodoxe, qu’il a refusé, aux côtés de ses fils, de renier devant le sultan de Constantinople. C’est un saint de l’église orthodoxe pour cette raison.

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Constantin_Brancoveanu

 Constantin II Brâncoveanu

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J’ai déjà cité le personnage suivant, puisqu’il s’agit du prince moldave Jean Cuza. C’était un petit boyard moldave, qui fut pourtant élu en 1859 prince des deux principautés. C’est ainsi que s’est créé une première unité. Pourquoi a-t-il été élu alors qu’il n’appartenait à aucune des grandes familles moldaves ? Justement parce qu’il n’était pas très influent, pas très puissant et qu’il offrait ainsi un compromis entre les deux principautés.

Il faut, de surcroît, évoquer Charles Ier de Roumanie. C’est un prince étranger, d’origine allemande, que les communistes avaient exclu des livres d’histoire. Il fut pourtant une figure essentielle pour la modernisation du pays. Il était indépendant, ne venant pas des grandes familles de boyards qui dominaient alors le pays. Durant son règne, qui fut très long entre la fin du XIXème siècle et la Première Guerre mondiale, le pays se développe et se modernise. C’est la période durant laquelle Bucarest gagne son surnom de « petit Paris ».

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Charles Ier de Roumanie

Charles Ier de Roumanie

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Après Charles Ier, il faut mentionner son neveu, Ferdinand Ier de Roumanie, qui règne de 1914 à 1927. Il est surnommé le « loyal », parce qu’il a choisit de suivre l’opinion de la majorité de son peuple, et de lutter pour récupérer la Transylvanie contre son propre pays d’origine. Il a été excommunié par le Pape, a été rejeté par sa propre famille d’origine allemande et autrichienne, et cela ne l’a pas arrêté.

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Ferdinand Ier

Ferdinand Ier de Roumanie 

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Pour finir, je dois citer le roi Michel Ier, dernier roi de Roumanie qui est encore en vie. C’est le dernier chef d’Etat de la Seconde Guerre mondiale encore en vie. Même si les Roumains n’aiment pas en parler aujourd’hui, je dois parler de Ceaușescu. Ce dictateur, très original et mégalomane, était à la fois nationaliste et communiste. Il a beaucoup détruit à Bucarest pour bâtir le Parlement actuel par exemple, que beaucoup de Roumains trouvent très laid.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

Encore une fois, tout commence avec l’empire Romain. La langue, l’identité, les traditions roumaines sont fortement marquées par cette période. La Roumanie est la seule nation latine de l’Est de l’Europe, ce qui est très important. Par la suite, les invasions barbares influencent beaucoup l’histoire des différentes principautés du pays.

Ensuite, il faut citer le grand schisme de 1054 (2). La séparation entre l’Europe catholique ou protestante et l’orthodoxie constitue pour la Roumanie un événement identitaire très fort. La religion orthodoxe regroupe aujourd’hui plus de 85% des croyants roumains.

De manière indirecte, la Révolution Française a joué un rôle primordial. Les idées de cette révolution, celles des Lumières sont arrivées en Roumanie et ont beaucoup influencé le changement de mentalité des élites du pays, les Boyards. Ils parlaient français, et ils sont ceux qui ont modernisé le pays. Cela peut paraître paradoxal, par rapport à l’Occident où les révolutions étaient menées par les bourgeois contre les aristocrates justement. Même s’il s’agit d’une vision schématique, elle témoigne bien de la complexité du rapport entre la Roumanie et l’Europe. Les Boyards ont choisi de renoncer à certains privilèges pour moderniser le pays.

La vague de révolutions de 1848 a marqué la Roumanie au même titre que de nombreux pays européens.  Par la suite, la guerre de Crimée entre 1853 et 1856 entraine un contexte international qui favorise l’unification des principautés de Valachie et de Moldavie. Elles ont notamment été aidées par la France, en opposition à la Russie et à l’empire Ottoman. Napoléon III est donc très important pour l’histoire de la Roumanie. 

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Napoléon III

Napoléon III

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Les deux guerres mondiales puis la Guerre Froide auront un impact réel sur le pays. La Roumanie est alors forcée de devenir communiste. Ce qui fait que la chute de l’URSS est essentielle, puisqu’elle facilite l’accès à la communauté européenne.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Le fait de s’intéresser à l’image de l’Europe à l’époque est très intéressant. En effet, cela revient à projeter notre perspective, notre vision de l’Europe actuelle sur la situation passée. C’est le même mode de fonctionnement que celui des nationalistes il y a cent ans… Ils projetaient leur perspective de 1900 dans le passé pour trouver des éléments constitutifs de l’histoire nationale dans le passé antique et médiéval. Aujourd’hui, on utilise le même processus pour construire l’histoire de l’Europe, ce qui est avant tout une construction mentale.

L’Europe pour les Roumains de Transylvanie a toujours été très proche, puisque la région a appartenu à la Hongrie, qui faisait partie du réseau de vassalité occidental. Pour les Moldaves et les Valaques, l’idéal se situait plutôt à Byzance. Je crois que les premiers à avoir pensé au-delà des frontières des principautés médiévales, ceux sont les chroniqueurs, les historiens du XVIème siècle et du XVIIème siècle. Ils étudient alors en Italie, en Pologne ; et ils sont donc plus ouverts à l’influence occidentale. Il faut aussi citer l’Ecole de Transylvanie qui constitue un rapprochement entre les orthodoxes de la région et l’Eglise catholique : ceux sont les gréco-catholiques. Ils affirment la latinité de la langue et les origines européennes de la Roumanie. Ils sont, d’une certaine façon, les premiers occidentaux de Roumanie.

Les Boyards jouent aussi un rôle décisif car ils ont une vision très idéalisée de l’Europe. Ils étudient à Paris, à Berlin ou à Vienne. Ils changent le visage de la Roumanie, et donc sa vision de l’Europe, qui devient alors un horizon. Les vêtements, la langue, les modes, les idées de l’Europe se répandent grâce aux Boyards. Néanmoins, une partie des Boyards et plus tard des intellectuels conservent une préférence pour un autre passé, plus proche de l’empire Ottoman. Pour ceux-là, l’Europe n’est pas un idéal ou un objectif. Ils s’opposent à l’inspiration occidentale, en mettant en valeur les traditions roumaines ancestrales. On retrouve cette dualité aujourd’hui en Roumanie, même si une grande majorité des Roumains continuent de préférer l’Occident.

Une grande partie des Roumains était favorable à l’Union Européenne. Le pourcentage des électeurs favorables à l’entrée dans l’Union Européenne était un des plus élevés. Néanmoins, le contexte actuel fait renaitre l’euroscepticisme. L’opposition face à certains changements en Europe, notamment sociétaux avec les légalisations sur la famille ou le mariage dans certains pays, constitue le socle de cet euroscepticisme. Le rôle de la tradition orthodoxe du pays ne doit pas être négligé non plus. C’est un débat qui reste présent en Roumanie. On trouve aussi, en creux, une opposition entre les urbains, plus proche de l’Occident,  et les ruraux, dont on peut penser qu’ils sont plus attachés à certaines traditions.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de  votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

L’image de la Roumanie est liée à celle de la mendicité de certaines grandes villes, à la pauvreté. C’est une partie de la réalité roumaine. La minorité gitane par exemple est une des facettes de l’image renvoyée par la Roumanie dans le reste de l’Union Européenne. La représentation est aussi marquée par la place des deux millions de travailleurs roumains qui résident à l’étranger, en Italie, en Grande-Bretagne ou en Espagne.

Nous ne devons pas accuser les Occidentaux de ne pas nous comprendre, car nous avons-nous même des difficultés pour saisir notre véritable identité nationale. Le choix de l’emblème du pays entraine actuellement des discussions interminables, de nombreuses propositions s’opposent, mais aucune unanimité ne se dégage. L’identité roumaine est difficile à définir.

Le rôle de la Roumanie au sein de l’Union Européenne dépend d’une élite politique qui ne réussit pas à véritablement profiter de l’intégration. La population peut travailler à l’étranger, voyager facilement ; mais le pays ne parvient pas à utiliser intelligemment les avantages offerts par l’Union Européenne. La corruption est un gros problème. De même, la politique étrangère n’est pas suffisamment développée. La crise ukrainienne, alors que la Roumanie a des intérêts historiques dans le pays ainsi qu’une importante minorité, n’a pas donné lieu à une affirmation internationale de la Roumanie. Le pays n’a pas encore une voix prépondérante dans les discussions internationales. Il y a donc un manque de compétence, de maturité de la part des responsables roumains. Cette élite provient de l’ancienne élite du Parti Communiste qui ne semble pas réussir à s’adapter à la réalité européenne actuelle. C’est une des causes de cette image peu reluisante à l’étranger. Mais cela peut s’améliorer, nous avons un rôle à jouer dans l’Union Européenne, notamment grâce à son agriculture, et ses possibilités touristiques ! La Roumanie peut jouer un rôle de médiateur entre l’Europe et les mondes slaves et russes.

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2014-03-26 10.09.00

Filip-Lucian Iorga 

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(1)   Les Boyards sont les membres de l’aristocratie des pays orthodoxes non-grecs d’Europe de l’Est. C’est une dénomination traditionnelle, antérieure à l’introduction, à partir du XVIIe siècle, des titres aristocratiques occidentaux dans ces pays.

 

(2)   Le schisme de 1054 désigne la séparation entre les Églises d’Orient (orthodoxe) et d’Occident (catholique).

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