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SLOVAQUIE

SLOVAQUIE

By on Mai 3, 2014 in Interviews | 0 comments

LA SLOVAQUIE ET L’EUROPE

VUES PAR:

MIROSLAV LONDAK

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Interview Miroslav Londak Off

Louis et Victor aux côtés de l’historien slovaque Miroslav Londak et de sa fille

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Miroslav Londak est un historien et chercheur slovaque, il est vice-président adjoint de la Présidence de l’Académie slovaque de Sciences, et également Directeur de la section de l’Histoire contemporaine de l’Institut historique slovaque.

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Le Printemps des peuples marque la naissance de l’idée nationaliste en Slovaquie. C’est le moment de la mise en place de la langue slovaque en temps de que telle, de l’organisation juridique au sein de l’empire Austro-hongrois.

Ensuite, la création de la Tchécoslovaquie est le résultat de la Première Guerre mondiale, et de la chute de l’empire Austro-hongrois. Les exilés tchécoslovaques ont joué un grand rôle pour la naissance de ce nouvel Etat. C’est le cas du général Milan Rastislav Štefánik, qui avait par exemple accepté la nationalité française à l’époque. C’est lui qui explique la qualité des relations et de l’estime entre la Slovaquie et la France. Il a joué un rôle essentiel au cours de cette période. Il était déjà bien établi en France. C’est grâce à son cercle de connaissances, qu‘Edvard Beneš et Tomáš Masaryk ont pu plaider pour la cause de la Tchécoslovaquie auprès de l’élite politique française. Štefánik était responsable des légions tchécoslovaques, qui étaient très importantes pour montrer que les Tchécoslovaques luttaient aux côtés des Alliés. On peut aussi ajouter le rôle pour l’idée de l’indépendance des Slovaques et des Tchèques qui vivaient aux Etats-Unis. Ce mouvement d’intellectuels vers l’indépendance tchécoslovaque est le terreau de l’histoire du XXème en Slovaquie, et notamment du soulèvement slovaque à la fin de Seconde Guerre mondiale.

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Milan Rastislav Štefánik

Le général Milan Rastislav Štefánik

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Durant les années 1930, ce courant nationaliste s’oriente vers le fascisme et le nazisme. Cela correspond à un parallèle avec le développement des idées en Slovaquie. Il est intéressant d’observer l’influence de la religion à l’époque. Les catholiques étaient proches des nationalistes ; les protestants étaient, eux, liés à l’idée de la nation tchécoslovaque dans son ensemble.

La Seconde Guerre mondiale, justement, joue un rôle décisif dans l’histoire slovaque. La Slovaquie autonome de la période nazie est appelé dans l’historiographie « la République slovaque », mais cela montre bien qu’il existe encore une controverse sur ses liens avec notre Etat-nation actuel. De fait, c’était un Etat indépendant –et non un protectorat de l’Allemagne nazie. Un courant très nationaliste en Slovaquie admire cette période, qui correspond, en fait, à la première véritable indépendance slovaque. Durant cette période de guerre, on a assisté à une augmentation notable du niveau de vie, ce qui peut expliquer cette nostalgie nationaliste. La Slovaquie est pourtant considérée comme un des vainqueurs de la guerre, car il y a eu un soulèvement national contre l’Allemagne. En fait, le Soulèvement national slovaque était le plus grand mouvement populaire anti-fasciste en Europe Centrale de l’époque. Malgré la collaboration étroite avec Hitler, certains hauts fonctionnaires ont préparé ce soulèvement alors qu’ils dirigeaient le pays. Cela montre qu’il faut porter un regard nuancé sur cette période, et non manichéen. Ce soulèvement national est mis en valeur aujourd’hui car il offre une image plus reluisante de cette période pour la Slovaquie. Les commémorations soulignent, notamment, le rôle des résistants slovaques à l’époque. La fin de la Seconde Guerre mondiale donne lieu à la mise en place d’un gouvernement provisoire, au sein duquel on trouve des communistes. Ceux sont eux qui vont sacrifier l’idée de l’indépendance, ou de l’autonomie fédérale, pour instituer un nouveau système. Klement Gottwald, premier ministre depuis 1946 et chef du parti communiste tchécoslovaque, parvient à s’emparer de tous les pouvoirs, c’est le coup de Prague, le 25 février 1948. Les Slovaques ont donc accepté cette organisation. La mise en place du communisme est un  fait historique majeur qui continue à façonner la vie politique du pays même aujourd’hui. Il faut savoir qu’en Slovaquie, contrairement à la Tchèquie, c’était le Parti démocrate qui avait emporté les dernières élections libres, en obtenant d’ailleurs plus de 60% de suffrages. En Tchéquie, le parti communiste tirait sa légitimité de victoires électorales . Ici, on emploie d’ailleurs la formule: « la Slovaquie est le seul pays où le communisme a été imposé par l’Ouest » – par la Tchéquie en fait.

En 1968, le printemps de Prague représente un tournant important pour la Slovaquie, avec l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’URSS et les troupes du Pacte de Varsovie. Au-delà du célèbre « socialisme à visage humain », et de la démocratisation voulue par le slovaque Alexander Dubček, il faut mettre en valeur l’importance du fédéralisme dans ces réformes.

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Alexander Dubček

Alexander Dubček

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Cette idée de fédéralisme désirée par la Tchécoslovaquie est à l’opposé de la centralisation des Etats communistes. Or en 1969, la loi sur la fédération est mise en place. Cette loi est, d’abord, une loi de principe, d’apparence, mais elle constitue une étape importance pour la constitution d’une Slovaquie indépendante. La fédéralisation résulte de la construction même de la Tchécoslovaquie, qui reposait sur ce qu’on appelle « le modèle asymétrique ». Les institutions du pays étaient uniquement en Tchéquie, et pas répartie sur les deux territoires. Il y avait alors un courant d’économistes slovaques qui considéraient que ce modèle asymétrique était néfaste à l’économie de l’ensemble du pays, et plus particulièrement aux régions de Slovaquie.

La fin du XXème siècle avec la chute de l’URSS en 1989-1990 est évidemment décisive. En effet, dès 1993, la Slovaquie est un Etat indépendant. Il faut cependant signaler, par rapport à la période communiste, qu’elle représente aussi un progrès indéniable d’un point de vue économique. C’est la période de l’industrialisation pour le pays. Evidemment, il s’agit d’une période difficile pour la Slovaquie, mais les résultats ne furent pas tous négatifs. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Tchéquie était un pays industriel et développé alors que la Slovaquie était encore majoritairement rurale et agricole. Il y a donc, à nouveau, une différence dans la lecture de la période communiste pour les Tchèques et les Slovaques. Cependant, il existe une ambivalence car l’orientation économique industrielle de l’URSS est une des origines du retard slovaque à la fin du siècle. Le niveau du chômage était très élevé, parce que l’organisation tchécoslovaque avait placé dans cette région l’industrie d’armement. La chute du régime soviétique a rendu ces infrastructures inutiles.

C’est d’ailleurs ma thèse majeure, l’idée que la Tchécoslovaquie était limitée de manière structurelle. En fait, la Slovaquie n’était qu’une usine qui répondait aux besoins de l’ensemble de la Tchécoslovaquie. La mise en place de production d’armement ne correspondait pas aux besoins propres à la Slovaquie, et ce système a placé le pays dans une situation très difficile à la fin du XXème siècle,car son démantèlement a entraîné une forte augmentation du chômage. L’autre problème, c’était le décalage de développement démographique entre les deux parties de la Tchécoslovaquie. Quand notre pays était encore en pleine croissance démographique, en Tchéquie, la transition s’était déjà opérée. Pourtant l’essentiel des industries, notamment les plus modernes, était concentré en Tchéquie. Ce n’était pas logique de ce point de vue, et cela a forcé de nombreux Slovaques à migrer en Tchéquie durant la seconde moitié du XXème siècle.

Enfin, en 2002, la Slovaquie a remporté le championnat du monde de hockey sur glace en Suède. C’est un symbole fort pour la population slovaque, car c’est une fierté qui constitue l’aboutissement d’un long chemin vers l’indépendance.

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II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

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Le premier personnage correspond, de manière logique, au premier évènement que nous avons évoqué. Il s’agit de Ľudovít Štúr, qui était un homme politique, mais aussi un philosophe, un historien, un linguiste, un écrivain, et un journaliste slovaque. Il a vécu de 1815 à 1856. Ce fut l’acteur principal au cours du Printemps des peuples en Slovaquie. Il faut ajouter qu’il a eu un rôle décisif dans le développement de la langue slovaque moderne. Au moment du Printemps des peuples, la mise en place d’un premier Conseil national slovaque marque la naissance de l’idée d’indépendance, ou du mois d’autonomie.

Par ailleurs, on a déjà cité le général Milan Rastislav Štefánik, ainsi qu’Edvard Beneš et Tomáš Masaryk qui étaient les fondateurs de la Tchécoslovaquie. Tomáš Masaryk fut le premier président du pays en 1918, jusqu’à 1935. Edvard Beneš fut président de 1935 à 1948.

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Tomáš Masaryk

Tomáš Masaryk

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Edvard Beneš

Edvard Beneš

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On peut aussi évoquer des scientifiques, comme Aurel Stodola, qui était un ingénieur, un physicien et un inventeur. Il vécu de 1859 à 1942, et il fut notamment le professeur d’Albert Einstein. On peut aussi citer Jozef Murgaš, qui fut un précurseur en ce qui concerne la transmission sans fil au début du XXème siècle.

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Jozef Murgaš

Jozef Murgaš

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Enfin, la dernière personnalité qui a marqué durablement l’histoire slovaque est Alexander Dubček, que nous avons déjà cité. Le héros du Printemps de Prague joue un grand rôle pour l’idée du fédéralisme en Tchécoslovaquie durant la deuxième moitié du XXème siècle.

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III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

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Le premier évènement de l’histoire européenne qui a affecté l’histoire slovaque, c’est l’arrivée des populations slaves au Vème siècle. Par la suite, l’empire de Samo est une première entité étatique sur ce territoire, au VIIème siècle. Cet empire fut une référence souvent utilisée par le premier Etat tchécoslovaque. Il semble cependant que la Principauté de Nitra, apparue déjà vers le VIIème siècle, est véritablement le premier état slovaque connu. En 833, la Principauté disparaît, annexée par justement la Grande Moravie qui a placé l’espace slovaque au cœur des enjeux européens entre 833 et le Xème siècle.

Un évènement majeur de l’histoire européenne rejoint l’histoire slovaque avec l’arrivée de Cyrille et Méthode au IXème siècle. On les surnomme « les Apôtres des Slaves », car ils ont évangélisé les peuples slaves de l’Europe centrale.

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Icône de Cyrille et Méthode

Icône de Cyrille et Méthode

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L’année 1526 est essentielle pour la Slovaquie, mais aussi pour cette partie de l’Europe. La bataille de Mohács constitue le départ d’une nouvelle période historique. La défaite du royaume de Hongrie, commandées par le roi Louis II, contre les Ottomans entraîne la partition de la Hongrie entre l’empire Ottoman, les souverains Habsbourg d’Autriche et la principauté de Transylvanie. C’est à partir de ce moment là que l’influence hongroise sur la Slovaquie s’est véritablement développée.

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Louis II de Hongrie

Louis II de Hongrie

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Le Printemps des peuples en 1848 est évidemment un évènement d’envergure européenne qui a directement marqué notre histoire nationale, comme nous l’avons déjà vu. Par la suite, en 1866, la guerre austro-prussienne de 1866 entraine la partition de la confédération germanique et modifie le destin slovaque. Enfin, tous les évènements majeurs du XXème siècle, les Deux Guerres mondiales et la Guerre froide ont eu un grand impact sur la Slovaquie.

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IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

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L’histoire de l’Europe, c’est l’histoire d’influences nombreuses et variées. La Slovaquie, dès le Moyen-âge, est marquée par ces influences. Les arts et les sciences ont fait naître l’idée d’une Europe ouverte, stimulante. Néanmoins, cette question est difficile, car cela restait très lié au contexte géopolitique de l’époque. Au cours d’une période très longue de l’histoire slovaque, l’Europe se résumait à l’Europe centrale.

La représentation de l’Europe que se faisaient les Slovaques s’est associée à l’ouest durant le XXème siècle, mais cela n’était pas toujours positif. Le communisme a, paradoxalement, contribué à diffuser une image idéalisée de l’Europe, qui devint un modèle d’abondance, de facilité.

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V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

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C’est une question délicate, en tant qu’historien. En ce qui concerne l’image du pays, il y a des éléments positifs. C’est un pays avec une grande histoire, qui a prouvé sa volonté d’exister, de s’inscrire dans une histoire commune. Cette volonté de résistance farouche, d’indépendance, peut servir le projet européen. La seconde image positive, c’est celle d’un pays avec un potentiel qui a su se développer rapidement au cours de l’histoire récente. Enfin, nous espérons que la Slovaquie renvoie l’image d’un partenaire stable et fiable. D’un point de vue diplomatique, la Slovaquie peut servir d’intermédiaire entre l’ouest et l’est, notamment grâce à ses très bonnes relations avec la Russie.

Mais il y a des points négatifs aussi, dont les Slovaques sont conscients. Cette volonté d’indépendance entraine une représentation négative. La Slovaquie renvoie l’image, parfois, d’un pays concentré sur lui-même, ce qui ne correspond pas au projet de construction européenne. La question du prêt à la Grèce a mis en valeur cette caractéristique de la Slovaquie. Par ailleurs, la « question Rom » et sa gestion peuvent renvoyer une certaine image d’intolérance. Ces différentes images négatives doivent être nuancées, atténuées dans l’avenir.

Même si le taux de participation est extrêmement bas actuellement aux élections européennes en Slovaquie, cela ne signifie pas que le pays refuse l’Europe. En raison de son histoire, la Slovaquie veut être fière de ce qu’elle est, tout en évitant l’écueil du nationalisme. Cet équilibre est difficile à trouver.

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