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SLOVENIE

SLOVENIE

By on Avr 23, 2014 in Interviews | 0 comments

LA SLOVÉNIE ET L’EUROPE

VUES PAR:

CIRILA TOPLAK

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Cirila Toplak est une historienne et une politologue slovène, elle professeur à l’Université de Ljubljana. Elle a obtenu un doctorat en Relations Internationales et Civilisation contemporaine à l’université de la Sorbonne de Paris, et elle est diplômée de la State University of New York à Buffalo.

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Interview publiée en partenariat avec 

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      I.         ISelon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

Étant donné que j’enseigne l’histoire politique de la Slovénie, je vais répondre d’un point de vue professionnel. Je dirais que certains éléments sont tellement importants qu’ils jouent encore un rôle au sein de la société et de la réalité slovène actuelle. Je commencerais par évoquer l’introduction de la religion protestante au milieu du XVIème siècle. L’identité slovène s’est construite sur la culture, car le pays n’a jamais eu de véritable autonomie politique avant 1945. La Réforme protestante est décisive principalement d’un point de vue culturel : le premier livre imprimé en slovène a été le Catéchisme et abécédaire écrit par le protestant Primož Trubar en 1550.

Le processus de l’émancipation slovène, tout au long du XIXème siècle, constitue un autre élément essentiel de l’histoire du pays. Pour beaucoup d’historiens, l’histoire du pays commence en 1848, avec le Printemps des nations. Une partie des universitaires pense, cependant, que les volontés autonomistes sont plus anciennes, et qu’elles datent au moins des années 1830. L’importance du XIXème siècle réside dans deux raisons : la première, c’est que les deux principaux courants idéologiques se sont consolidés durant cette période. Il s’agit des Conservateurs, proches de l’Eglise, et des Libertaires –mais ces deux courants étaient fortement conservateurs si on les replace sur le spectre politique actuel. La seconde raison, c’est la naissance de l’idée de Slovénie autonome, avec une autonomie linguistique par rapport à l’Autriche-Hongrie par exemple. Les Slovènes voulaient avoir leur propre parlement, avoir un statut particulier dans l’empire : c’est d’ailleurs la période durant laquelle les partis politiques ont vu le jour.  

C’était aussi l’époque durant laquelle l’Eglise catholique a mis en place son pouvoir politique en Slovénie. Il ne s’agissait plus de morale, ou d’éducation, l’Eglise a commencé à avoir un rôle dans la vie politique du pays. Elle s’est affirmée au long de l’histoire nationale comme l’un des principaux acteurs politiques du pays, ce qu’elle est encore aujourd’hui. Durant la période de la Yougoslavie socialiste, l’Eglise est devenue un élément de la vie civile, si je puis m’exprimer ainsi. Son rôle dépasse largement le cadre de la stricte spiritualité.

Ensuite, la Seconde Guerre mondiale tient une place importante, notamment en raison de la résistance du peuple slovène. Cette période est le sujet de nombreux débats en Slovénie à l’heure actuelle, au sein de l’historiographie. On peut aller jusqu’à dire qu’il existe deux histoires parallèle, deux lectures historiques différentes de la Seconde Guerre mondiale. La Slovénie s’est libérée, mais le fait que des habitants aient rejoint l’armée allemande montre bien les différentes attitudes durant la guerre.

Par la suite, la Slovénie a fait partie de la Yougoslavie socialiste. Le pays a alors obtenu un degré d’autonomie qu’il n’avait jamais connu jusqu’alors. La Yougoslavie était organisée comme une fédération, donc la Slovénie est devenue partiellement maitresse de son propre développement.

Enfin, le dernier élément est, évidemment, la proclamation d’indépendance en 1991. Les Slovènes ont alors créé un Etat-nation, ce qui peut paraître anachronique à la fin du XXème siècle… L’actualité politique montre bien que la Slovénie manque de traditions en ce qui concerne la gestion d’un Etat, la consolidation d’une identité commune. Dans les années 1990, cette création d’un Etat-nation a entrainé des erreurs graves, notamment l’importation de manières de faire qui nous étaient totalement étrangères. Les Slovènes doivent maintenant apprendre à vivre au sein de l’économie de marché, et d’une démocratie parlementaire.

  II.     Selon vous, quels sont les personnages considérés comme  les plus importants de l’histoire de votre pays ?

Les principaux personnages sont liés aux évènements marquants de l’histoire de la Slovénie. On peut d’abord citer Primož Trubar, qui marque l’avènement des idées protestantes ici. C’était un réformateur, il fut le fondateur de l’Église protestante du pays. Comme on l’a dit, c’est aussi un unificateur de la langue et l’auteur du premier livre imprimé en slovène.

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Primož Trubar

Primož Trubar

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En ce qui concerne l’émancipation culturelle au XIXème siècle, qui est une forme des Lumières même si le fait que cette émancipation n’a concerné qu’une élite et n’a donc eu qu’un impact très limité sur la population, l’impératrice Marie-Thérèse et son fils Joseph II du Saint-Empire sont essentiels, mais ils sont Autrichiens.

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Marie-Thérèse d'Autriche

Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche

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Empereur Joseph II

Empereur Joseph II

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S’il faut évoquer des figures slovènes, cela met à nouveau en valeur la prépondérance de l’Eglise catholique. Dans le camp des Conservateurs cléricaux, je citerais Janez Bleiweis, qui était un politicien, mais aussi un journaliste et un physicien. Plus tard, Anton Korošec joue un grand rôle, c’était un prêtre, et un leader politique évidemment. Enfin, Anton Mahnič était un intellectuel, un dirigeant religieux, mais aussi un philosophe qui fut très actif durant les années 1880 et 1890. C’est lui a introduit l’idée de la « lutte culturelle » qui est encore décisive dans la société slovène actuelle. Au départ, c’est un concept utilisé pour décrire la vie politique allemande durant cette période. Mais en Slovénie, cela a une autre signification : cela désigne la lutte constante, éternelle entre les Conservateurs et les Libertaires. Il n’y a pas de coalition possible, pas de coopération imaginable car après Mahnič, la Slovénie est devenue « une nation catholique ». Ce qui veut dire que selon lui, les catholiques slovènes devaient se sentir plus proche des catholiques japonais que des libéraux slovènes ! Selon lui, l’appartenance religieuse dépassait largement l’appartenance nationale. On le voit bien dans notre histoire, notamment durant les années 1930, quand l’Action Catholique est créée. Elle avait l’ambition de devenir l’adversaire du communisme en proposant une vision universelle. Ljubljana devait devenir le centre mondial de la lutte contre le communisme. J’ai beaucoup étudié les communications entre le Vatican et l’Eglise catholique de Slovénie, et on observe que, très régulièrement, le Vatican met en garde l’Eglise slovène qui est trop impliquée dans la vie politique du pays. A l’heure actuelle, un grand scandale financier a eu lieu à Maribor : en 2013 l’archevêque de Maribor a démissionné, le diocèse de Maribor ayant une dette de près de 27 millions d’euros après des placements hasardeux. La première réaction officieuse de l’Eglise slovène, quand elle a su que l’archevêque de Maribor, mais aussi celui de Ljubljana, allaient devoir démissionner à cause de cette affaire, fut de vouloir annoncer sa séparation de l’Eglise catholique !

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Janez_BLeiweis

Janez Bleiweis

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Anton Korošec

Anton Korošec

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Anton Mahnič

Anton Mahnič

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Après les politiciens conservateurs du XIXème siècle, c’est Josip Broz Tito qui a marqué l’histoire du XXème siècle slovène. Avec Tito, le fondateur du système d’organisation yougoslave se nomme Edvard Kardelj. Cette expérience d’organisation, issue des utopies socialistes françaises, fut très observée à l’époque.

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Josip Broz Tito

Josip Broz Tito

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Edvard Kardelj

Edvard Kardelj

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Depuis 1991, au sein d’un paysage politique aussi profondément divisé, je dirais qu’à gauche le dernier dirigeant communiste qui fut aussi le premier président de la République, Milan Kučan est très important. Janez Janša, quant à lui, est personnage central du camp conservateur, il a dirigé deux fois le gouvernement slovène. Il est intéressant de voir qu’à gauche, ou du moins ce qu’on appelle la gauche à l’heure actuelle, on trouve plusieurs personnes importantes avec l’autre président Janez Drnovšek par exemple, alors qu’à droite, il n’y a que Janez Janša.

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Milan Kučan

Milan Kučan

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III Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

Il faut commencer avec le protestantisme, que nous avons déjà évoqué. Non pas en raison du grand nombre de protestants en Slovénie, mais en raison de l’impact que le protestantisme a eu sur l’émancipation culturelle du pays. Cela a contribué à ce que les Slovènes se considèrent comme une communauté culturelle unie.

Les Lumières, même si cela reste réservé à une élite, ont joué un rôle dans notre histoire nationale. Il est intéressant de noter que la notion de droit individuel hérité des Lumières françaises et celle de droit collectif qui provient des Lumières allemandes ont toutes les deux marqué la culture slovène. Ces deux courants n’ont pas touché le pays au même moment, et il faut préciser que les Lumières allemandes ont eu un impact, logiquement, plus important.

Le mouvement d’émancipation politique, connu sous le nom de « Printemps des Nations » au XIXème siècle est un évènement d’envergure européenne qui a beaucoup affecté l’histoire de la Slovénie.

Par la suite, les deux Guerres mondiales du XXème siècle sont des éléments décisifs de notre histoire. En effet, la Première Guerre mondiale a entrainé la chute de l’empire d’Autriche-Hongrie dont la Slovénie faisait partie. Ce fut donc un grand changement, qui a d’ailleurs eu une conséquence qui peut paraître assez étrange aujourd’hui : le fait tous les partis politiques de Slovénie se soit tournés vers la Yougoslavie, au lieu de trouver une autre solution. Cela peut paraître étrange quand on sait qu’à la fin du XXème siècle, la Slovénie a tout fait pour ne pas être liée aux Balkans.

Ensuite, ce positionnement au sein de la Yougoslavie a fait de la Guerre Froide une période importante pour la Slovénie, notamment en raison du mouvement des non-alignés. De surcroit, le système d’organisation autonome yougoslave a intégré la Slovénie à un système politique unique en Europe à l’époque.

La mondialisation, qui est un évènement international et donc européen, doit aussi être citée. L’impact de la mondialisation sur la Slovénie est paradoxal. Pour bien comprendre cela, il faut le mettre en perspective par rapport au passé récent de la Slovénie. Dans la Yougoslavie socialiste, on a assisté à une modernisation tout au long de la seconde moitié du XXème siècle. En 1945, la Yougoslavie couvrait un territoire très varié,  dépeuplé, avec de grandes différences et partiellement détruit. Or à la fin de la Yougoslavie, tout cela avait changé. C’était un espace urbanisé, industriel, prestigieux dans le monde, avec un grand rôle dans les relations internationales. Livrée à elle-même, la Slovénie est redevenue marginale, en raison d’un territoire beaucoup plus petit. Notre système parlementaire compte de nombreux défauts, notamment dans la sélection de ce qu’on appelle les « élites politiques », même si je n’aime pas beaucoup cette formulation. La Slovénie actuelle n’est pas méritocratique, les dirigeants sont choisis selon leur loyauté à leur parti, et non selon leurs capacités ou leurs qualités.

IV Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

Jusqu’à la Première Guerre Mondiale, les Slovènes ne se sentaient pas concernés par l’Europe. Après, il y a eu des décisions importantes prises, et nous avons tenté de survivre par nos propres moyens. Nous avons collaboré avec l’Autriche à nouveau, puis avec ceux que nous appelons les « Frères du sud » dans les Balkans. Toute la classe politique était unanime à l’époque pour dire qu’il était plus sûr et mieux pour le développement du pays de créer un état avec les Serbes et les Croates : « le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », qui est rapidement devenu « le Royaume de Yougoslavie ».

Les Balkans ont toujours été vu comme un territoire à part par l’Europe de l’Ouest. Jusqu’à la moitié du XVème siècle et la chute de l’empire Byzantin, ce n’était pas considéré comme faisant partie de l’Europe. Ce n’est qu’avec la chute de l’empire Byzantin et l’avancée de l’empire Ottoman que l’Europe de l’Ouest, et l’Eglise Catholique Romaine en particulier, ont admis que les Balkans faisaient partie de l’Europe, car cette région était peuplée de chrétiens.

Mais très vite les Balkans sont devenus un « no man’s land » entre les catholiques et les orthodoxes, et sont donc restés ce territoire à part, qui n’avait jamais vraiment eu sa place en Europe. Les Slovènes, quant à eux, appartenaient vraiment à l’Europe car ils avaient été sous domination austro-hongroise.

La Seconde Guerre mondiale a été fondamentale aussi, car la Yougoslavie a été l’un des rares pays à se libérer lui même, en formant une armée de résistance puissante capable de prendre part à d’importantes opérations sous la direction de Tito. Il y eut alors le sentiment non seulement de faire partie de l’Europe, mais de faire partie des vainqueurs de la guerre. En 1948, quand Tito et Staline se désolidarisèrent, la Yougoslavie a essayé de profiter du fait que pendant toute la deuxième partie du XXème siècle, nous avions deux Europe, et qu’elle était le seul pont entre les deux. La Yougoslavie était ouverte à tout le monde. Je me souviens étant enfant, nous allions souvent faire du shopping en Autriche et en Italie ; en revanche quand nous allions sur la côte dalmatienne, on trouvait des hongrois et des allemands de l’est, car ils étaient autorisés à aller en Yougoslavie, mais pas à l’Ouest. Les Slovènes n’ont donc pas du tout souffert du fait que nous étions séparés de ce que la vraie Europe était censée être.

Dans les années 1980, les Slovènes ont activement participé à la création de l’Europe centrale en tant que territoire, qui n’existait pas géographiquement jusqu’à cette date. Il était vraiment important de créer cette région imaginaire entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est, car l’Europe de l’Est était en train de s’effriter. Les Tchèques, bien sûr, ont beaucoup participé à l’écriture d’ouvrages sur l’Europe Centrale, mais les Slovènes également.

Dans les années 1990, il était crucial pour les Slovènes de définir l’identité européenne pour se distinguer de ce qui était considéré comme « les Balkans ». De plus, le terme « balkanisation » avait un sens très péjoratif, lié au « nettoyage ethnique » ou d’autres sombres procédés.

Dans l’état d’esprit des Slovènes, ils ont donc toujours fait partie de l’Europe mais pas des Balkans. Ce sentiment a été exacerbé avec l’entrée de la Slovénie dans l’Union européenne en 2004.

   V.      Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de  votre pays au sein de l’Union Européenne ?

Je ne me fais pas d’illusions et je ne peux pas dire que je sois enthousiaste vis-à-vis de l’Union européenne. En revanche, je pense que c’est toujours mieux d’en faire partie. Depuis que j’étudie l’histoire de l’Union européenne et les projets politiques qui ont contribué à créer cette union, je dirai que l’Union européenne, aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’un « soft empire », car la manière impériale de gouverner est la seule viable et applicable à la réalité culturelle, ethnique et politique de l’Europe. L’Union européenne aujourd’hui a beaucoup d’aspects d’un empire. Les états membres sont censés être égaux politiquement mais en réalité ils sont loin de l’être. La Slovénie, par exemple, fait partie des états en situation d’inégalité, et ce, pour plusieurs raisons : elle ne fait pas partie des états fondateurs, c’est un petit pays, c’est un ancien état communiste, et c’est un des plus récents adhérents. Ces critères font que le pays n’est pas traité sur un pied d’égalité.

L’autre problème est que notre classe politique n’a pas de capital social comparable. Les gens qui dirigent les pays aujourd’hui ne parlent quasiment pas de langues étrangères, ne sont jamais allés dans les universités européennes d’élite et n’ont donc pas créé de réseau avec les politiciens actuels. Ils ne font pas partie de la famille politique européenne. Les politiciens slovènes qui sont présents au Parlement européen ne sont plus les bienvenus dans le monde politique national. Ils n’y sont pas très actifs ; Les élections européennes n’ont pas d’importance ici, sauf pour évaluer, à mi parcours, la réussite du parti au pouvoir.

Les gens ne comprennent pas le fonctionnement des institutions européennes. Nos politiciens mesurent l’efficacité de nos représentants à Bruxelles en fonction de ce qu’ils ont été capables de réaliser pour la Slovénie, ce qui est très nuisible au projet d’intégration européen.

La Slovénie à présidé l’Union européenne et cette présidence était évidemment coordonnée  par la Troïka. La Slovénie n’a donc pas présenté de programme indépendant pour la présidence. Le pays s’est donc désintéressé des décisions européennes, d’autant que les politiciens acceptent et se laissent porter par les décisions de Bruxelles.

Nous sommes revenus à une situation avec qui nous est familière : nous sommes dirigés par Bruxelles, ce qui nous permet de critiquer tranquillement les décisions qui sont prises loin de nous. En fait, d’une certaine façon, les Slovènes ont connu cette situation avec Vienne, puis Belgrade. Nous ne savons plus comment faire pour nous gouverner seuls. Nous nous contentons de faire des dirigeants européens les responsables de tous les maux qui nous affectent. La Slovénie est donc un état membre marginal, sans alliance particulière avec les autres membres de l’Union Européenne, sauf peut-être l’Autriche pour des raisons historiques… Mais  l’Autriche a toujours une ambition territoriale sur les Balkans, qui se traduit par ses banques, qui récréent sa sphère d’influence dans la région.

 

Cirila Toplak

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