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SUÈDE

SUÈDE

By on Mai 22, 2014 in Interviews | 0 comments

LA SUÈDE ET L’EUROPE

VUES PAR:

ELISABETH ELGÁN

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Interview Elisabeth Elgán

Victor et Louis avec l’historienne suédoise Elisabeth Elgán

 

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Elisabeth Elgán est une historienne et une professeure d’histoire suédoise. C’est une spécialiste de l’histoire politique moderne de la France et de la Suède, notamment dans une logique comparée. Elle s’intéresse aux rôles des hommes et des femmes au sein de l’histoire politique.

 

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Interview publiée en partenariat avec 

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I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Il s’agirait tout d’abord de définir l’événement. Sur le temps long, je mentionnerais d’abord la période de 200 ans de guerres européennes du XVIème au XVIIIème siècle, qui incluait la Suède mais aussi la Russie, le Danemark, la France et les différents états allemands. C’est la période la plus importante pour l’histoire suédoise, si l’on fait commencer l’histoire aux premières sources écrites, qui sont arrivées très tardivement pour la Suède, soit la fin du Moyen-Age. La Suède était un pays périphérique qui à mis longtemps à utiliser l’écriture. Avant le XIIIème siècle, il s’agit d’archéologie pour les Suédois.

Alors que la Suède était un pays pauvre et périphérique, au XVIème siècle apparaît l’Etat suédois, uni sous un roi, qui va commencer à s’affirmer en faisant la guerre. Les motifs de ces guerres sont encore débattus, afin de savoir si c’était pour accroître les ressources, récupérer des terres, ou bien simplement pour la gloire. Cette période de guerre a été décisive pour la suite, car un pays pauvre qui fait la guerre a besoin d’une bureaucratie très efficace. Ainsi, à partir du XVIIème siècle se développe une bureaucratie centralisée, et qui persiste en partie aujourd’hui. De ce point de vue, la Suède et la France ont beaucoup de ressemblances.

Aujourd’hui des politologues s’interrogent pour savoir pourquoi un pays est agréable à vivre et réussi économiquement et socialement. Avant on attribuait cela à la démocratie mais des chercheurs suédois ont davantage mis en avant l’organisation sociale et la stabilité, qui sont les vrais garants du bien-être d’une société.

La bureaucratie efficace a donc été la clé de la réussite pour la Suède, qui était un pays peu peuplé, pauvre, au climat rude, avec des terres non cultivables ; et comme unique ressource le bois, qui ne servait à l’époque qu’à la construction de bateau et à se chauffer. Le bois n’avait pas l’importance qu’il a aujourd’hui pour le pays, qui en a fait sa première ressource. Le pays était plus large qu’aujourd’hui car il englobait la Finlande, et parce qu’il a étendu son territoire autour de la Baltique et en Allemagne du Nord au cours des guerres.

Grâce à sa bureaucratie issue de la guerre, la Suède est aujourd’hui un pays stable, où les gens sont heureux de vivre. Bien sûr la guerre a apporté à l’époque énormément de malheurs, puisqu’elle a laissé le pays exsangue, encore plus pauvre qu’avant. C’est pourquoi, à la fin de ces guerres, la Suède n’a jamais pu prétendre jouer un rôle important en Europe.

C’est donc resté un petit pays à l’écart, ce qui a été une chance car les pays plus riches ont pu continuer les guerres européennes. Au XIXème et au XXème, la Suède a été quasiment en dehors des guerres napoléoniennes, puis des deux guerres mondiales. Les autres pays ont été détruits, leurs populations traumatisées. Ici tout était préservé. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la pays à exporter des minerais de fers en Allemagne contre du charbon, ce qui a permis de se chauffer ; et a laissé passer des troupes allemandes par son territoire. Le gouvernement voulait préserver la population de la guerre et faire en sorte que la population ait moins faim et moins froid que pendant la Première Guerre mondiale.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

L’histoire a été construite comme discipline universitaire à partir du milieu du XIXème siècle, à l’époque où le pouvoir central et la nation était encore au centre des préoccupations des élites. L’histoire s’est donc intégrée en décrivant uniquement le pouvoir central et ses agissements. Forcément, nous serions donc tenter de mentionner les rois et les chefs de gouvernement.

Seulement si nous changeons de perspective, peut-être que le groupe disco des années 1970 ABBA a joué un rôle tout aussi considérable pour le pays. Ils ont gagné la chanson de l’Eurovision à Brighton avec leur chanson « Waterloo ». Cela à contribué faire connaître la Suède à travers le monde, et à diffuser une image positive pour le pays. Cela sert pour le tourisme, et pour les entreprises qui veulent s’exporter comme Volvo, dans l’industrie automobile ou Ericsson pour les Telecom. On pourrait donc presque dire qu’ils sont plus importants que ces chefs de gouvernement suédois qui ont opérés la transition entre l’Etat autoritaire et l’Etat démocratique !

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ABBA

ABBA en 1974

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Sur le registre culturel, nous pouvons également mentionner la reine Christine de Suède au XVIIème siècle, qui après avoir voyagé en Europe avait une réputation extraordinaire, car c’est elle qui avait hérité de la paix de la Westphalie, mettant un terme à la Guerre de Trente ans. La Suède était la gardienne de cette paix, et la Reine Christine recevait les louanges partout en Europe pour cela. Elle a hérité du trône assez jeune, régnant alors sur un pays pauvre et en guerre. Elle a démissionné puis c’est converti au catholicisme alors même que les guerres de la Suède étaient justifiées par le fait que c’étaient des guerres de religion. La Suède était censée appuyer les Protestants. Elle a alors voyagé en Europe et elle s’est installée à Rome. C’est un personnage capital qui symbolise l’imbrication du pays périphérique qu’est la Suède dans l’histoire européenne. C’était une grande intellectuelle qui aspirait à destin plus important que celui d’être reine du petit pays qu’était la Suède. Elle a fondé des académies à Rome, ce qui lui vaut d’être enterrée aujourd’hui dans Saint-Pierre de Rome, ce qui est un grand honneur.

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Christine

Reine Christine de Suède

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Olof Palme a également été très important pour la Suède, étant le porte voix d’une politique qui refusait la dichotomie de la Guerre Froide. Il a eu beaucoup de succès en proposant une ligne qui faisait que les pays du tiers-monde n’avaient pas à choisir entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis, entre le capitalisme et le communisme. Il a véritablement marqué son temps et les pays du tiers-monde ont vu en lui un homme qui prenait leur cause au sérieux.

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Olof Palme

Olof Palme

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Enfin, le mouvement ouvrier, avec d’autres mouvements sociaux de début de siècle, ont eu un impact, en refusant la violence comme moyen de transformer la société, et en faisant en sorte de ne pas transformer la transition démocratique en guerre civile.

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

 

En premier lieu, je mentionnerai le protestantisme. Cela a donné l’occasion au pouvoir en Suède de s’affirmer et de ne pas être soumis au pouvoir de Rome. Il n’y a pas la même compétition entre une Eglise féodale et un pouvoir séculaire, entre une Eglise catholique qui agissait à l’échelle européenne et le protestantisme qui à permis au roi de Suède d’avoir tous les pouvoirs et de devenir le chef de l’Eglise protestante. Le protestantisme est donc cet évènement européen qui a énormément influencé l’Eglise suédoise.

Il y a aussi bien sûr les guerres européennes, car la Suède n’était évidemment pas la seule belligérante. Quand la Prusse attaque la France en 1870 notamment, cela a un impact fort sur la Suède. En effet, la Suède, qui est un petit pays, a toujours été orientée vers une grande puissance, pour avoir des apports culturel, créer des alliances politiques, et permettre de s’intégrer en imitant la grande puissance de l’époque. Cette date a donc été la fin de l’orientation française de la Suède. Les deux pays avaient pourtant des relations importantes, et la France subventionnait d’ailleurs beaucoup l’armée suédoise, afin qu’elle puisse intervenir en soutient lors de ses propres guerres. Sous Gustave III notamment, la Suède avait tenté de faire un marché avec la France de la période révolutionnaire, accordant la reconnaissance de la République française sous condition de continuer à toucher des subventions pour son armée.

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Gustave III

Gustave III

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A partir de cette date, la Suède s’est donc plus orientée vers l’Allemagne, ce qui fut décisif pour les deux Guerres mondiales. Cela a eu des conséquences matérielles pour la Première Guerre Mondiale, et des conséquences morales pour la Seconde Guerre Mondiale. Il est toujours débattu aujourd’hui en Suède la question de savoir s’il était moralement juste de rester en dehors de la guerre.

La Suède ne voulait pas la fondation de l’Union européenne. La Suède était très orientée vers la Grande-Bretagne et les Etats-Unis après les deux Guerres mondiales, et l’Europe était donc vue comme une nouvelle puissance qui voulait concurrencer le pouvoir américain et anglais. De plus, la Suède continuait à être attachée à cette idée de neutralité. Puis il y a eu un revirement dans les années 1990, quand les performances de l’économie suédoise ont commencé à décliner, les autres pays européens s’étant reconstruit depuis la guerre. La Suède avait un avantage énorme à la sortie de la guerre avec un appareil productif totalement intact. Elle a donc beaucoup capitalisé sur cet avantage et a énormément exporté. Dans les années 1990, ne supportant plus la compétition, elle été forcée de rejoindre l’Union Européenne mais c’est encore un peu à contrecœur. Aujourd’hui, à gauche comme à droite, il y a de forts clivages internes aux partis politiques sur la question de l’Union Européenne. La Suède pense qu’elle a été obligée d’adhérer à l’Union Européenne car elle ne pouvait pas faire autrement.

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

L’arrivée de la religion chrétienne et de la langue latine a donné des moyens de communication et des possibilités d’intégration pour la Suède. Cela a été vu comme quelque chose de positif, car la Suède a été intégrée à un ensemble beaucoup plus large par le biais de la religion. Les gens d’église, et par extension les étudiants, pouvaient voyager partout en Europe et allaient de ville en ville, parfois pour faire carrière.

La période des Vikings a également été vu comme un apport positif. L’alphabet runique arrive au cours de cette période et développe l’écriture. C’était une manière d’imiter l’écriture que les Vikings voyaient en Europe.

Ensuite, avec l’arrivée du protestantisme et des guerres de religion est née cette idée qu’il y avait des ennemis et des amis. Mais cette méfiance vis-à-vis des pays catholiques n’était probablement pas très forte, car pendant longtemps, la Suède a été orientée vers la France. Beaucoup de Suédois vivaient en France, beaucoup y voyageaient pour se divertir et se cultiver, si bien que beaucoup d’aristocrates suédois parlaient français entre eux. Ils rapportaient de nombreuses inventions françaises, reproduisaient le modèle des académies françaises de science. L’influence française s’est aussi joué sur le plan artistique à travers l’architecture, la sculpture, le ballet, l’opéra, le théâtre… Les artistes venaient en Suède pour reproduire les modèles français.

Pourtant, durant la première moitié du XXème siècle, il y a une grande méfiance vis-à-vis de l’Europe catholique. Les Suédois voient l’Union européenne comme un projet intrinsèquement catholique. En effet, les Suédois trouvent que les pays catholiques ne sont pas modernes, pas industrieux, pas rationnels et que l’on y travaille pas… Il est étonnant de voir que nous trouvons encore toutes ces idées dans des textes datant de 1930. Les sociaux-démocrates qui imaginent un Etat social commencent par mettre en avant le rationalisme suédois, qui est directement issu de son identité protestante. Par conséquent, à leurs yeux, les Suédois ne vivaient pas sous l’emprise de la religion comme les autres pays catholiques. Ils assimilaient la France à un pays catholique alors qu’il était un pays bien plus séculaire que la Suède aujourd’hui.

Cette image négative de l’Europe influencée par la Prusse protestante s’est donc prolongée en scepticisme naturel vis-à-vis de l’Union européenne. Le tourisme en Espagne dans les années 1960, puis en Grèce par la suite, qui ont attiré beaucoup de Suédois de toutes conditions, a peut-être atténué cette rancœur.

En revanche, à partir du XIXème siècle, la Suède a toujours souligné son affinité avec les autres pays scandinaves, considérés comme des pays « frères », mais aussi avec les pays baltes. Pendant l’occupation soviétique, par exemple, les réfugiés baltes étaient bien mieux accueillis que les réfugiés russes. La Suède aurait donc préféré une Union scandinave et baltique plutôt que l’Union européenne.

 

V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

La gauche a été très importante en Suède pendant longtemps. Les Suédois de gauche voudraient que la Suède joue un rôle important pour l’Europe sociale, pour que l’Europe ait ce modèle suédois de conventions collectives qui prévaut sur le marché du travail. En effet, il y a très peu de législation sur le travail en Suède, et tout se fait par le biais de négociations entre le patronat et les syndicats. Une fois que le patronat et les syndicats trouvent un accord, celui-ci s’applique à tout le secteur et tout le monde doit le respecter, y compris l’Etat et le Parlement. Les interventions du pouvoir politique sont extrêmement rares.

A chaque élection sur l’Europe, ce modèle de changement pour une Europe sociale est donc présenté, mais une fois l’élection passée, il tombe en désuétude, car les politiciens suédois pensent que la Suède est un trop petit pays pour pouvoir changer l’Europe.

Pour la droite suédoise il est très important que la Suède puisse influencer sur la question bancaire. En effet, la Suède n’est pas dans l’Euro et reste très méfiante vis-à-vis de l’idée d’une surveillance européenne des banques. Le pays veut garder une certaine indépendance économique, mais essaye de ne pas perdre son influence, ce qui est difficile du fait qu’elle ne participe pas à la plupart de projets collaboratifs de grande ampleur tels que le monitoring des banques.

La droite adopte donc une position très ambivalente puisqu’elle soutient le modèle libéral européen, mais tient absolument à ce que la Suède conserve son indépendance, celle là même qui lui a permis d’être épargnée par la crise.

En commun, la droite et la gauche souhaitent que l’Europe ait une politique moins restrictive vis-à-vis des réfugiés et de l’immigration. La Suède, avec la France et l’Allemagne, fait partie des pays qui accueille le plus de réfugiés et d’immigrés au sein de l’Union européenne. La Suède voudrait donc davantage de solidarité européenne et une politique plus humaine à ce niveau.

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